12 août 2013

Séquences d'une vie, Emile Foëx et l'école normale de Beauvais 1959-1966



Souvenirs d’un drôle de normalien,[1] 

 

Hommage à mon directeur d’Ecole normale, Emile Foëx


Cliquer sur les photos pour les agrandir.


Une et quatre de couv' de la brochure des éditions de la Houdinière...


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Ce serait « Mon » Emile Foëx, parce qu’il en existe, ou pourrait en exister, beaucoup d’autres, si l’on considère tous les élèves qui furent les siens, tous les adultes qui l’ont côtoyé.

 
 Emile Foëx photographié devant sa villa, 
2, impasse  de la Faucille, à Thonon-les-Bains.
(Photo envoyée à l'auteur)

Alors, pourquoi le mien ?
Parce que Jean-Pierre Dubreuil, qui fut un temps mon collègue sur les bancs de l’Ecole normale de Beauvais, puis mon voisin quand je fus pion d’internat à Méru, me l’a demandé.
Parce que ma vie eût été tout autre si nos routes ne s’étaient pas croisées, lui, l’homme public respecté et surtout aimé par tous ; moi, l’adolescent paumé que l’on venait disciplinairement d’exiler sur sa terre picarde.
Ce n’est pas une biographie que, sensiblement à l’âge qu’il avait quand il nous a quittés, j’essaie de rédiger ici, mais le portrait subjectif d’un homme qui m’a, contre toute attente, beaucoup donné.  
Il se sentait très proche de toi, tu étais sa part de refus !, m’écrit Jean-Pierre. S’il dit vrai, qui écrira un jour le vrai Emile Foëx ? « L’homme public respecté et surtout aimé par tous » était-il en même temps l’heureux rêveur du poème Sensation d’Arthur Rimbaud ?

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds,
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.

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Cher Monsieur Foëx…

   Jacques Sigot, 
Promotion 56/60 des Ecoles normales d’instituteurs d’Orléans et de Beauvais. (Août-2013)

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Ecole normale d'Orléans : octobre 1956 => 11 mars 1959

Il y eut Eugène Mabire...
qui me renvoya d’Orléans, de son Ecole normale d’instituteurs du faubourg Bourgogne qu’emprunta Jeanne d’Arc un certain avril 1429 pour aller délivrer la ville, et où vécut le jeune Charles Péguy, élève de l’école annexe de 1879 à 1885, fils d’une modeste rempailleuse de chaises...

 La promotion 1956/60 de l'Ecole normale d'Orléans.
Je suis le 3ème à partir de la gauche, rangée du haut.

Ecole normale de Beauvais : 12 mars 1959 => juillet 1960

... et il y eut Emile Foëx
qui m’accueillit le 12 mars 1959 dans la sienne, à Beauvais, Ecole normale dite « disciplinaire », blottie contre la colline Saint-Jean d’où s’admiraient l’église Saint-Etienne et l’impeccable et incomparable cathédrale Saint-Pierre, la plus haute qui fût au monde, même s’il n’en subsiste que le chœur et les transepts.

 Carte de promotion de mes nouveaux compagnons de l'Oise.


 Beauvais et le site de l'Ecole normale vus du haut de la cathédrale.
La ville a partiellement été détruite en juin 1940 
par des bombardements.


 Je sortais parfois dans le silence de la nuit.

 Dans une lettre de novembre 1994, Monsieur Foëx nous parle avec tendresse de ses anciens élèves et de sa chère cathédrale de Beauvais.


Emile Foëx, Monsieur Foëx, comme je l'ai toujours appelé... et je n’ai jamais vraiment compris pourquoi un tel homme apparemment plus proche de la raideur militaire [2] que d’un cœur simple, a pu s’intéresser à l’adolescent rebelle et mauvais élève que j’étais alors, s’il sut rendre pour moi un exil castrateur le plus rassérénant des havres.

Tout opposait les deux écoles normales : caserne à Orléans ; auberge à Beauvais, jusqu’à me faire oublier l’amère déception de la découverte du famélique filet d’eau qu’était le Thérain de ma nouvelle préfecture picarde après ma belle Loire perdue qui paressait le long du jardin de mon école johannique ; ma blonde Loire que nous allions courtiser aussitôt que la cloche nous avait libérés d’un cours, ou après les chiches agapes du réfectoire.

Pendant toutes les décennies qui ont succédé à ce mois de mars 1959, je ne pus penser à Monsieur Foëx que comme à mon ange gardien discret mais très présent, comme au Clarence du film de Franck Capra[3].

La première fois que se manifesta son indulgence envers moi, j’étais depuis peu son élève. Plusieurs fois, dès qu’arrivait la fin de la semaine, je m’éclipsais en douce pour filer vers Orléans. Je dois avouer que 350 kilomètres à bicyclette, aller et retour, hypothéquaient sérieusement mon assiduité aux cours des professeurs. A mon retour, un dimanche soir, un camarade me conseilla d’aller dans la salle de détente consulter le cahier de bord qui nous était destiné. Sigot est prié de passer dans mon bureau dès qu’il sera rentré. Je m’attendais au pire quand, le lendemain matin, je frappai à la porte du bureau directorial. Samedi, de ma fenêtre, je t’ai vu partir alors que tu aurais dû te trouver en classe ; mais je n’ai pas osé te rappeler, tu avais l’air si heureux. Et où pourrais-je t’envoyer, qui voudrait de toi ? Surtout pas à Orléans d’où tu reviens sans doute. Allez, file, et que je ne t'y reprenne pas.

Il me reprit. Cette autre fois, j’entraînais dans mon évasion mon camarade Prudhomme pour aller voir à Paris un film sulfureux qui ne passerait sans doute pas à Beauvais : Les Liaisons dangereuses 1960[4] de Roger Vadim. Mon compagnon d’escapade m’a confié par la suite que Monsieur Foëx qui, jusqu’alors, n’avait jamais fait particulièrement attention à lui, le considérait maintenant d’un autre œil.
Notre cher directeur couvait-il une tendresse secrète, voire une certaine faiblesse, pour les élèves qui s’égaraient dans les chemins de traverse ?

Quoi qu’il en fût, peu d’événements dans son école devaient lui échapper.

Il faut peut-être préciser ici que je n’étais pas ce que l’on appelle un élève « normal ». A Beauvais, j’étais arrivé barbu, et j’étais le seul de cette espèce dans ma nouvelle Thébaïde. A Orléans, j’avais dû subir les semonces du directeur qui exigeait la disparition des quelques disgracieux premiers poils fous qui me poussaient au menton tout juste pubère. J’ai alors demandé qu’il me montrât l’article du règlement qui obligeait un normalien à se raser. Cet article ne pouvant m’être présenté, nous en sommes, temporairement, restés là. A Beauvais, mon système pileux, qui avait pris une certaine importance, provoqua une amusante manifestation. Chaque matin, trois nombres étaient modifiés en haut du tableau de la classe : celui des élèves qui se laissaient pousser la barbe ; celui de ceux qui ne le voulaient pas ; enfin celui de ceux qui étaient désespérément imberbes. Bien naturellement, fin juin, qui annonçait le temps des examens, il ne resta plus qu’un seul barbu dans la classe, et le palmarès disparut, faute de combattants. Jamais, par la suite un rasoir ne devait toucher une barbe qui a progressivement blanchi avec les années.
Je n’ai jamais su ce que Monsieur Foëx en a pensé.

A chaque saint Emile, ou le jour de son anniversaire, je ne sais plus très bien, la cantine résonnait d’un chant à la gloire de notre cher directeur, et je crois me rappeler qu’il faisait ensuite servir un verre de vin pour nous remercier.
Je me souviens particulièrement de deux de ses admonestations… Quand nous parlions plus fort que de raison dans la salle d’étude, il apparaissait à la porte pour nous dire que le général von Molke[5] savait se taire en sept langues, mais qu’il n’en demandait pas tant, une seule lui suffirait… Quand un papier traînait dans la classe : Cette chose ne pourra jamais gagner la poubelle toute seule, quelqu’un pourrait-il l’y aider ? Tant d’années après, je ne garantis pas l’authenticité des mots, mais le sens y est.

En juillet 1959, j’échouai normalement à la seconde partie du baccalauréat, d’autant plus normalement que je n’étais allé qu’à la première épreuve. Etre reçu aurait signifié suivre l’année suivante trois trimestres de formation professionnelle, devenir peu après titulaire, et ensuite partir automatiquement pour l’Algérie. Il n’était pas question pour moi que je fisse une guerre que je refusais. A Orléans, nous avions lu La Question d’Henri Alleg, ouvrage qui avait circulé sous le manteau ; je savais que nous torturions des hommes et des femmes qui ne désiraient que reprendre leur terre que nous occupions, comme les Allemands avaient torturé nos parents qui ne voulaient que chasser un occupant honni. Sans doute aussi la peur d’être tué… de mourir à vingt ans dans les Aurès…
Echouer me donnait une année de sursis afin de redoubler. Mais nous étions naïfs de penser que la guerre serait vite terminée ; les Français n’avaient-ils pas voté pour un général, seul capable de mettre fin à une guerre qui n’osait même pas dire son nom ?

Octobre 1959 – juillet 1960 : je redoublai donc, et donc échouai normalement une nouvelle fois à mon examen.

- Après ton deuxième échec, tu étais en principe renvoyé de l'EN, m’écrit mon ami Jean-Pierre. Emile Foëx avait un sens aigu de ses responsabilités, il m’a aussi aidé. Je rate la deuxième partie du bac aux deux premières cessions, février et juin ! Viré ? En tous les cas, je me retrouve instituteur remplaçant dans la région de Méru. Mais je réussis la troisième cession de septembre, la seule qui ait existé !!!! Estimant que ma pénitence a assez duré, il me réintègre en janvier en 4ème année,  4ème année qui ne dure donc que six mois ! Il avait le bras long Emile ! Pour parfaire son œuvre, il me fait nommer dans un collège.

Notre cher directeur savait trouver une solution pour chaque problème, pour Jean-Pierre comme pour moi, même si mon cas dut lui causer plus de soucis, et plus longtemps.

Si j’étais un élève apparemment plus que médiocre, j’étais un bon sportif, accumulant les titres de champion départemental en athlétisme. Cette année-là, en 1960, je représentai même, et seul, l’Ecole normale de Beauvais aux championnats universitaires qui se déroulaient à Paris, au stade Charléty. Monsieur Foëx m’accompagna pour me voir des gradins courir le 800 mètres.

Ce fut peu après sa seconde importante intervention en ma faveur, quand il me demanda de remplacer pendant un trimestre le maître-directeur de l’école annexe, ce dernier devant se faire opérer d’une cataracte. Je bénéficiai dès lors en conséquence de ce que l’on appelait un report d’incorporation, le pays ayant besoin d’instituteurs quand beaucoup servaient sous les drapeaux. Comment comprendre que l’on me donnât ce poste prestigieux dans ce qui était pour moi la première école élémentaire du département alors que l’on ne pouvait ignorer mes pauvres exploits scolaires ? J’étais l’instituteur des grands et, sans qu’il m’eût prévenu, je vis souvent entrer Monsieur Foëx qui s’asseyait au fond de la classe pour m’écouter. Le soir, je devais parfois présenter mes préparations à son épouse qui enseignait dans une autre classe de l’école annexe.

Le trimestre terminé, Monsieur Foëx m’envoya encadrer des élèves de Senlis qui partaient pour un mois en classe de neige à Samoëns ; puis d’autres écoliers de Montataire, cette fois à Morzine. Ces deux stations de Haute-Savoie étaient proches de sa terre d’origine, et il me conseilla de porter mes pas, quand j’en aurais le loisir, jusqu’au beau lac de Montriond de son enfance. J’en fis avec plaisir plusieurs fois le tour à ski de fond.
Ce furent deux mois hors du monde, loin de l’angoisse de découvrir la feuille qui m’obligerait à partir pour l’Algérie d’où étaient revenus mes deux frères aînés.

Leçon de ski avec mes élèves à Samoëns.
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Pour terminer l’année scolaire, je fus casé remplaçant dans l’école beauvaisienne de Notre-Dame-du-Thil, au grand bonheur des titulaires qui profitèrent de ma présence pour prendre un ou deux jours de congé. Quand je me retrouvais sans élèves, je faisais du secrétariat, et j'ai longtemps gardé de cette époque un carnet dans lequel j’avais reporté ce que je peux appeler mon premier travail de recherches personnelles : j’avais relevé les dates de naissance de plus d’un millier d’élèves inscrits dans les registres, et je me suis « amusé » à remonter neuf mois avant pour savoir quand il y avait eu conception. Le graphique réalisé était sans équivoque, avec de grands pics en mai [le printemps] et en août [les congés] ; et bien sûr à Noël [le petit Jésus dans la crèche]… l'amour était alors féal du calendrier.
Je n’allais plus cesser d’étudier mes semblables.

A la rentrée d’octobre 1960, Monsieur Foëx m’expédia dans le cours complémentaire de Méru pour occuper le poste de pion d’internat. C’est-à-dire que dès que les cours étaient terminés, je prenais en charge les élèves qui vivaient dans l’établissement ; et ce, aussi bien le jeudi que le dimanche, les sorties n’étant pas hebdomadaires. Ce fut l’année la plus difficile que j’aie vécue, mais elle repoussait d’autant mon départ pour l’armée.

Puis ce fut ma nomination comme suppléant éventuel – noter la somptuosité du titre – successivement dans deux écoles de l’extrême nord-ouest du département de l'Oise : un an à Briot, pour remplacer un instituteur en congé-maladie, puis quatre autres dans la classe unique de Ménantissart, hameau de la commune de Saint-Thibault. Là, tu seras tranquille, personne ne viendra prendre ton poste qui n’a jamais été demandé depuis la fin de la guerre, m’a prévenu mon bon ange gardien. L’école de Ménantissart ferma d’ailleurs quand je quittai cette minuscule Sorbonne picarde.




 Ma première nomination, à Briot.








C’est alors que j'étais à Ménantissart qu’il m’a conseillé de passer les deux parties du brevet supérieur de capacité qui me permettrait de devenir instituteur. Après ma réussite, c’est lui qui est venu m’inspecter, et je fus – enfin –  titularisé.

A Ménantissart (Oise), ma première petite école 
aux murs de brique et en torchis sinistré.

En tant qu’instituteur, je bénéficiais dès lors automatiquement chaque année du report d’incorporation.
En 1966, de Gaulle ayant institué la coopération culturelle, qui pouvait remplacer le service militaire, je partis comme enseignant pour le Maroc où je restai sept années.

Pour la première fois j'étais un citoyen ordinaire.

Pendant ce séjour marocain, j’ai toujours entretenu une correspondance régulière avec Monsieur Foëx.

En septembre 1967, ce fut mon mariage à Meknès, avec une ancienne normalienne connue à Beauvais huit ans plus tôt et qui, bel humour, avait effectué sa troisième année à l'Ecole normale... d'Orléans !!! Mektoub [C'était écrit], disaient mes jeunes élèves marocaines ; mais l'agnostique que je suis n'ira pas jusqu'à écrire Allah égibe [C'est Dieu qui donne].
Nous sommes rentrés en France en 1973, ayant réussi à être nommés tous deux en Maine-et-Loire où nous avions acheté une maison deux ans plus tôt. J’avais gardé un très mauvais souvenir du climat picard, froid et humide et, quatorze après, je voulais retrouver ma Loire des terrasses de l’Ecole normale d’Orléans, même si nous habitions maintenant quelque 200 km en aval.
Une petite fille nous est née en 1977, et nous avons bientôt décidé d’aller passer avec elle, et pour elle, les congés de février en montagne. Morzine, que je connaissais bien, s’est naturellement imposé.

Et c’est ainsi que, presque chaque année, surtout à partir du moment où nous avons choisi le train, nous nous sommes arrêtés à Thonon-les-Bains où habitait mon cher directeur. A l’aller, nous couchions dans un hôtel près de la gare où il nous retrouvait le soir pour dîner avec nous. Au retour, il venait nous saluer avant le départ du train et, de la fenêtre de notre compartiment, je le regardais s’éloigner sur le quai avec, à la main, son éternelle serviette que je lui avais connue à Beauvais.
Sur le quai de la gare de Thonon, Emile Foëx 
avec, à la main, son éternelle serviette que je lui avais connue à Beauvais.

Une année, nous l’avons invité au restaurant à Morzine, et l’avons attendu à l’arrêt du car. Souvenir d’une journée pluvieuse, mais si heureuse pour lui, pour nous. Un autre souvenir peu ordinaire : il s’était attaché à notre petite fille, et je pense qu’il a dû beaucoup souffrir de n’avoir jamais eu d’enfant [6]. Ayant appris qu’elle collectionnait les Schtroumpfs, ces petites figurines colorées en plastique dont il n’avait manifestement jamais entendu parler auparavant, il a voulu à tout prix lui en acheter. Nous avons alors tous les quatre couru les magasins de Thonon, et il lui en a offert deux, ému, ravi du plaisir qu’il donnait. 

 Dans les rues de Thonon-les-Bains en février 1986.

 Un Schtroumpf de Monsieur Foëx.

Nous nous écrivions régulièrement, et il me disait aimer recevoir mes lettres. Je lui adressais parfois mes ouvrages et lui, en échange, m’a envoyé son Profils et opinions, publié en 1950, et surtout, son Histoire des Palmes académiques (1978). A ce propos, il m’a confié un jour, connaissant mon caractère frondeur : Si par bonheur tu les recevais, j’espère que, en souvenir de moi, tu ne les refuserais pas. 
Par décret du 1er mars 2011 pris sur le rapport du ministre de l’Education Nationale, j’étais nommé chevalier dans l’ordre des Palmes académiques, au titre de la promotion du 1er janvier 2011. Ce fut, au-delà de l’absence, un tendre échange de sourires avec mon cher Monsieur Foëx.

Nous l’avons vu la dernière fois en 1997. Cette année-là, il nous avait demandé de le rejoindre chez lui. Il possédait une villa un peu à l’écart du centre ville et, depuis qu’il vivait seul, il s’était réservé le premier étage ; au rez-de-chaussée, il logeait un couple qui s’occupait bien de lui.
La pièce était assez sombre, je crois, et nous étions tous les trois assis devant lui. C’est alors qu’il s’est mis à parler de moi comme si je n’étais pas là, évoquant l’élève que j’avais été et dont il avait appris le décès. Nous ne l’avons pas contredit. Dès que nous l’avons quitté, une immense tristesse s’abattit sur nous ; cet homme à l’intelligence si vive, à la culture si riche et si variée qui s’en allait, esquif égaré sur l’océan et qui ne voyait plus la côte familière.
Il n’a plus répondu à mes lettres. 

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Deux de ses dernières lettres, de Thonon les 31 août et 15 octobre 1996, lettres dans lesquelles sourdent les appels de la camarde.
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Thonon-les Bains 15/10/96

       Cher vieil ami,

       Je suis à demi noyé dans mon courrier, et déjà je songe à celui de décembre-janvier, vrai calvaire. Merci de ne pas oublier le chemin que nous avons fait ensemble, et bravo pour Jenny. Cette enfant fait votre joie et votre honneur, aussi, qu’elle soit louée et remerciée. Elle détourne mes pensées, le cas échéant, du spectacle de cette fin de siècle insupportable.
Je me récite souvent ce mot de de Gaulle : « Vieil homme, recru d’épreuves, sentant monter en moi le froid de la Mort… »
Il suffit pourtant d’un rien, d’un matin qui sourit, d’un ami rencontré, pour que je redise une fois de plus que « la vie est bonne en elle-même et au-dessus des inconvénients. »
Bon automne. Je vous embrasse, et embrasse Jenny pour moi.
Emile Foëx



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Fin décembre 1997, Yves, mon beau-frère, lui aussi ancien normalien de Beauvais mais, contrairement à moi, resté dans l’Oise tout au long de sa carrière, m’a envoyé le faire-part paru dans Le Monde. Emile Foëx nous avait quittés le 25 décembre.

 Le Monde, dimanche 28, lundi 29 décembre 1997, page 7.

Et je pense souvent avec mélancolie à tout le bonheur qu’il a su donner, me donner…

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Emile Foëx en 1959

Par décret de M. le Président de la République rendu le 5 mai 1959, sur proposition de M. le Ministre de l’Education Nationale, M. Foëx, Directeur de l’Ecole Normale d’Instituteurs, est nommé Chevalier de la Légion d’Honneur.


Petit-fils et fils d’instituteurs publics de la Haute-Savoie, M. Foëx, après de brillantes études, était à 22 ans professeur de Lettres françaises et italiennes. Il enseigna ces disciplines dans les Ecoles Normales d’Instituteurs de Rodez et de Melun. Il entra à 25 ans à l’Inspection de l’Enseignement du premier degré, et il exerça ses fonctions en Savoie, dans le Berry, puis en Champagne.
Il fut nommé Directeur de l’Ecole Normale de l’Oise le 1er octobre 1945.
En 1930 et 1939, il collabora à plusieurs Revues littéraires, pédagogiques et philologiques. De 1945 à 1950, il donna de nombreux articles à l’hebdomadaire l’Education Nationale. Linguiste averti, il est par ailleurs un conférencier dont la réputation déborde singulièrement le cadre de notre région : Senlis, Noyon, Mantes-la-Jolie, Troyes, Valence, gardent le souvenir de ses causeries érudites et vivantes sur Nietzsche, Charles Baudelaire. Lamartine en Savoie, la naissance du Fascisme en Italie, les Légendes de Don Juan, etc.
Il publie à Beauvais en 1950 un recueil de Nouvelles et il crée avec les revenus de cette édition une Caisse de Secours destinée à aider ceux de ses élèves qui sont dans le besoin.
De 1945 à janvier 1959, M. Foëx a présidé la Fédération de l’Oise des Œuvres scolaires laïques. Il est peu de villes dans notre département où, par le prestige de sa parole, de sa culture profonde et diverse, par sa totale indépendance d’esprit, par sa simplicité enfin, il n’ait attiré à l’Université et à l’Ecole publique, à travers sa personne, la sympathie et le respect.
Ancien champion scolaire d’Académie et fervent avocat de la cause de l’athlétisme dans les Ecoles, M. Foëx est chevalier du Mérite Sportif. Il est Officier de l’Instruction Publique depuis 1951.
Chef de Bataillon d’Infanterie de Marine (Troupe d’Outre-Mer) il est titulaire de la Croix de guerre 1939-1945 et de la rosette d’Officier du Mérite Militaire.
A cet universitaire hautement distingué qui est arrivé en 1945 dans leur cité détruite et qui a partagé leurs espoirs et leurs peines, ses nombreux amis Beauvaisiens expriment leurs vives et déférentes félicitations. Ils se réjouissent d’une nomination qui consacre officiellement les mérites d’un homme de devoir et de dévouement, ami des humbles, auquel les plus modestes ne s’adressent jamais en vain. Ils lui associent dans leur estime Mme Foëx, institutrice publique, dévouée animatrice d’œuvres péri-scolaires, titulaire elle aussi de la Croix de guerre 1939-1945, au titre de la Résistance Intérieure Française.
Madame Foëx a été, croyons-nous, la première institutrice nommée à l’Ecole annexe de l’E.N. d’Instituteurs. Elle a exercé une très heureuse influence sur les stagiaires.

Article paru dans L’Oise Libérée le 9 mai 1959.
J’ai conservé les majuscules présentes dans l’article.


 M. et Mme Foëx, au moment de leur départ de Beauvais en 1964.
(Clichés extraits de l’ouvrage Albert Launay, Elève-maître 1898-1901)

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Annexes

 
Les Ecoles normales primaires d'instituteurs
111 ans de bons et loyaux services…

Les Ecoles normales ont vécu. Ces « séminaires laïcs » qui ont formé depuis leur création en 1879 des milliers de maîtres d’école disparaissent avec la création des IUFM, nouveaux instituts de formation de tous les enseignants de la maternelle au bac.

[…] Pour les nostalgiques de l’école primaire et des blouses grises, un autre pas sera franchi dès cette année avec l’entrée dans le nouveau corps des enseignants du primaire d’une première vague de bénéficiaires de la revalorisation, qu’on appelle déjà les « professeurs d’école ». Parlera-t-on encore bientôt des « instituteurs » ?

C’est la Révolution qui adopta le principe de la création d’Ecoles normales et en fondait une à Paris. Celle-ci devint l’Ecole normale supérieure, mais les moyens n’ayant pas rejoint les ambitions, il fallut attendre la première moitié du XIXe siècle pour que se créent des écoles de formation des instituteurs un peu partout en France.

En 1879, la loi a réglementé l’existence des Ecoles normales, et chaque département devait en être pourvu. Il y en a actuellement 136.

On entrait à l’Ecole normale par concours à l’âge de 15 ou 16 ans, après le brevet élémentaire, et en trois ans, sous le régime de l’internat, on arrivait à coup sûr au niveau du baccalauréat, avec en plus un bagage pédagogique. Le système n’a guère changé jusqu’en 1940, date à laquelle les Ecoles normales ont été dissoutes par le gouvernement de Vichy.

Après 1945, les Ecoles normales ont progressivement évolué. Les rigueurs de l’internat se sont adoucies, le niveau de recrutement s’est élevé, le dernier concours réservé aux élèves de troisième a eu lieu en 1976. Mais aussi, les tâches des Ecoles normales s’élargissent, et bientôt, le gros des troupes est composé de maîtres en formation continue.

L’âge moyen des instituteurs augmente, on retrouve sur les mêmes bancs des mères de famille, des jeunes étudiants ayant deux ou trois ans d’études universitaires et de bacheliers.
En 1986, au lieu de suivre  leurs trois ans de scolarité en école no, les futurs maîtres intègrent l’Ecole au niveau du DEUG (deux ans après le bac) et y suivent  une formation pédagogique en deux ans.

Enfin, dernière étape, la loi d’orientation de 1989, qui élève le niveau exigé à trois ans après le bac, c’est-à-dire la licence, et crée les Instituts universitaires de formation des maîtres, chargés de la formation de tous les enseignants, initiale et continue, et de recherche en science de l’éducation.

Article paru dans le quotidien Centre Presse ; reproduit dans Images et Vie de l’Ecole Normale d’Institutrices de Poitiers – 1887/1991, de Fernande Granvaud Jourdanneau, éditons du Pont-Neuf  (1994), sans que soit précisée la date de la parution de l’article de presse qu’un rapide calcul situe vers 1990.

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Comment est-on devenu instituteur ?

[…] Un grand nombre des instituteurs ayant, en 1970, entre cinquante et soixante ans, sont issus des écoles normales primaires. Ils étaient devenus normaliens à l’âge de seize ou dix-sept ans. Trois ans plus tard, leur vie professionnelle commençait. Chacun d’eux connaissait assez bien quel en serait le profil et ce qu’il pourrait en attendre. N’avait-il pas vécu entre des murs chargés de souvenirs, de légendes et de traditions ? Quiconque pénétrait pour la première fois dans le hall austère de l’Ecole se sentait sur le champ sacerdos in aeternum.
Quelques-uns, parmi ces normaliens d’entre les deux guerres, ont encore arboré, peut-être, la casquette plate à palme d’or, à défaut de la stricte redingote des années 90 qui impressionnait le jeune Péguy. On ne chiffonnait pas son drapeau dans sa poche. On était élève-maître, et fier de l’être.
Mais comment l’était-on devenu ? Quelle fut cette orientation scolaire dont on avait bénéficié ? Il m’est arrivé de dire : dont on avait pâti, mais sans amertume. C’est que je voulais éclairer certains esprits curieux du passé, et d’autres aussi à l’occasion, toujours insatisfaits, toujours aigres, portés à méconnaître les conquêtes dont ils bénéficient aujourd’hui, tant les égare l’obsession de leurs commodités personnelles. En des âges que je repousse hors des limites de cette étude, l’on vit de simples instituteurs conduire eux-mêmes jusqu’au concours d’entrée à l’école normale tels de leurs meilleurs disciples. Ayant découvert chez des enfants du peuple l’avidité de s’instruire alliée à des capacités exceptionnelles, quelle plus exaltante vocation ces hommes de dévouement et de foi pouvaient-ils faire naître en eux que celle d’enseigner à leur tour. ? « Chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne. » Il n’est pas un seul élève de ces maîtres d’autrefois qui n’ait retenu cela. Ainsi fut préfigurée l’orientation chez les humbles. Elle était émouvante et sommaire. Puisse l’orientation de l’avenir, appelée à porter sur les grands nombres, savante et systématisée, conserver quelques traces de sa générosité et le souvenir de sa chaleur.
[…].

Emile Foëx
Extrait de la préface à l’ouvrage Albert Launay, Elève-maître, 1898-1901
Edition Ecole Normale d’Instituteurs de l’Oise (1984).


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Poème que je lui ai envoyé de ma petite école de Ménantissart.

                             A Monsieur Foëx
Quand vous abandonnez votre Oise hospitalière
Pour un autre séjour, que du havre d’un temps,
En hommage discret, ces images d’antan
Osent remémorer les heures cavalières.

Au couloir nous guettions la silhouette guerrière
Qui faisait fuir chacun, n’en désiriez pas tant,
Quand chacun le savait. Alors, vous arrêtant,
Le geste suppléait à l’ire familière.

Vous nous abandonnez par-delà nos méfaits
A notre errance vaine, avecque la tendresse,
Ivres de subjonctifs, nos échos imparfaits.

Ces images de vous que nous glanions aux messes,
Vos admonestations, les concepts égarés,
Ils renaissent déjà aux beaux jours bigarrés.

                   Ménantissart, le 18 janvier 1966
           
*
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Extrait d’une lettre que nous a adressée Monsieur Foëx.

Thonon, 23 septembre 1989

Mes chers Angevins,

J’ai reçu dès hier soir votre lettre du 21 septembre, en même temps qu’un ouvrage de 400 pages intitulé « Trophime Lafont, soldat de la Révolution ». « Héros ?… Salaud ?… les deux à la fois sans doute ! », est-il écrit en quatrième de couverture, comme dit le langage de l’édition. J’ai déjà reçu de nombreux écrits sur la Révolution, et j’en recevrai encore, à coup sûr. Pourquoi diable sont-ils tous si massifs ! Il m’arrive de me dire, – ce que l’on nomme la promesse de vie, ou ce qu’il en reste, étant nécessairement réduit à la portion congrue, à mon âge – que tous ces livres, au demeurant répétitifs, me privent du plaisir de relire mes classiques ou mes meilleurs compagnons de route. Et cela me peine beaucoup. Vous êtes les premiers et vous resterez sans doute les seuls à m’avoir offert une courte pièce, que j’ai lue sur le champ, et qui m’a beaucoup amusé. Soyez loués d’avoir pris les choses par ce bout, tout en réussissant par ailleurs à instruire vos concitoyens : le « Dossier historique » est excellent.
Ces tableaux d’une Révolution (a) ont en outre le mérite de m’avoir valu une lettre appréciée. Chaque matin, à 9 heures et une quinzaine de minutes, la rumeur du train que vous prenez pour regagner votre province monte jusqu’à moi, et, immanquablement, je revis la scène de votre départ, et mon retour solitaire. Et je me demande comment vous allez. C’est vous dire qu’une lettre me fait toujours plaisir. Les nouvelles que celle-ci contient sont bonnes.
Merci, ma petite Jenny. Moi aussi je t’embrasse bien fort.

 Emile Foëx en "grand-père" très ému.

[…]

Oui, les Alpes vont maintenant glisser lentement vers l’hiver. C’est déjà l’automne, ma saison préférée. C’est court, une année.
J’espère bien qu’il me sera donné de vous revoir.
Bon automne ! En Anjou aussi l’automne est doux.
Soyez heureux. Je vous embrasse tous les trois.
                        E F.
(a) Pièce de théâtre que j'ai écrite pour fêter le bicentenaire de la Révolution de 1789 à Montreuil-Bellay, et que nous avons interprétée le 14 juillet sur le perré de l'ancien port de la ville.



Lettre reçue en décembre 1995, après que je lui avais envoyé deux ouvrages, l'un en tant qu'auteur, 1946, Le procès de Marcel Petiot, le bon docteur de la rue Lesueur ; l'autre en tant que correcteur et directeur de collection : Marie Besnard, de Jocelyn Mercier.
Monsieur Foëx nous écrit :  "Les mauvaises têtes y furent parfois préférées aux classiques." Une clé pour comprendre l'incompréhensible affectueuse attention qu'il me porta dès notre première rencontre, et qui m'accompagna jusqu'à sa disparition ?
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*

L'Emile Foëx de Jean-Pierre Dubreuil 

 J’ai réussi le concours d’entrée à l’Ecole normale

Il faut que je vous narre les circonstances de cet exploit.
J’étais en fin de seconde, et rares étaient les réussites d’élèves de troisième à ce concours envié et difficile. Il fallait absolument que je prenne mon « indépendance ».
Arrivés la veille, nous avions la chance d’être logés à l’internat. Que nous a-t-il pris ? L’air de la liberté ? Le goût du risque ? Le trouble du gardien de but qui voit l’attaquant devant lui ? Bref, nous avons fait le mur ! C’était la première chose que les anciens nous expliquaient :
Tu vois, ici, c’est par là qu’il faut faire le mur. 
Donc, veille de concours, hardi jeunesse ! Le mur, le cinéma, le bistrot… les douceurs de la nuit adolescente.

 Jean-Pierre au temps de la Normale.

Retour vers la réalité. Le « mur » : impeccable ; le couloir : impeccable ; la porte d’entrée du dortoir... pas impeccable. Ce n’était pas qu’elle grinçait, non, elle était fermée ! Nous avons donc dormi à deux dans… le placard à balais.
Petit matin, les épreuves… certaines étaient terrifiantes. Le résumé de texte, en particulier, à partir de deux lectures faites par un examinateur. Il devait être un filtre à esprits de synthèse et je devais avoir un peu de ce fameux esprit puisque j'ai été reçu... mais dans les derniers !
Cinq ans après, suis sorti dans les premiers, après bien des murs et des petits séjours dans le bureau de Monsieur le Directeur.

Monsieur le Directeur, venez-là, que je vous embrasse ! 
Un jour, il m’avait confié à l’intendant… - Que faire avec cet histrion ? - Enfermé ! Tout l’après-midi du mercredi dans l’amphi, seul, bouclé à clef, sans hand-ball. Vous comprenez pourquoi j’ai eu des capacités de compréhension, presque infinies, pour la connerie adolescente ?
J’ai toujours « sévi », jamais avec mépris, parfois avec drôlerie. Je leur disais, de temps en temps : Le roi des cons, ce n’est pas toi, c’est moi. Et : J’ai bien des défauts, mais je ne suis pas rancunier. Encore celle-ci, mais j'hésite à l'écrire… : Va y avoir du sang sur les murs ! Ils se marraient… Ou : Le seul autorisé à dire des c…, c’est le professeur ! Ils se marraient, et le cours reprenait.
Un cours, c’étaient aussi des « pauses », courtes, mais nécessaires. - On s’y remet, jeunes gens !

En parlant de mur… Avec l’ancienneté, certains élèves avaient le privilège d’obtenir la clef du portail d’entrée de l’E.N. ; je faisais partie de ces privilégiés. Cela ne vous étonne pas ? Je n’en ai jamais abusé. Rentrée en silence, le plus loin possible des appartements de Monsieur le Directeur, notre papa à tous, dont il ne fallait absolument pas troubler le sommeil. Père sévère, père juste, père aimé.

Monsieur le Directeur n’avait pas eu d’enfants. Tous les ans, il en adoptait une fournée nouvelle.

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Ce jour, le 8 mai 2014, Jean-Pierre me demande d'ajouter ces quelques lignes à son hommage... 


Min ami jeune homme, lorsqu’on ne sait pas boire on ne boit pas… 
Quatre heures du mat’… dans mon box ; je rentre de l’incroyable fête de l’E.N., l’un des nombreux rites initiatiques de l’institution ; je suis lamentablement affalé sur mon lit, saoul comme un cochon. Emile Foëx, quant à lui, est debout, légèrement imbibé. Je suppose aujourd’hui qu’il avait bu autant que moi.

Je viens de prendre une leçon qui va porter ses fruits. J’ai été souvent convoqué dans son bureau, pour cause de conneries répétées. Les sanctions ont donc été répétées. Mon casier était logiquement plein… À la sortie, par le miracle de la bienveillance de Monsieur le Directeur, par son inépuisable indulgence, ce casier s’est retrouvé vierge de toute tache.
Pas de double peine en ce temps-là, l’empathie n’était pas encore à la mode, mais ceux-là avaient la main ! De fabuleux artisans. Des artistes.

C’est lui qui, me regardant accumuler les erreurs de vie, a su me tendre la main à de nombreuses reprises. Le plus beau a été ma nomination en collège. Il avait dû être certain que je saurais affronter les évolutions à venir. Bien anticipé, Monsieur l’agrégé de grammaire et colonel en retraite, j’ai tenu le coup même après la fin… C’est ainsi, qu’Instituteur, je n’ai jamais enseigné en primaire en dehors de quelques stages, et je suis devenu Instituteur de collège, pour enfin terminer « Instituteur des lycées », d’autres diraient Professeur.

Merci, Messieurs Foëx, l'un de mes maîtres en vie. J’ai essayé d’être digne de vous. A ma façon, fille de la vôtre, je crois modestement avoir rendu à mes élèves ce que vous m’aviez donné. Lorsque je les croise aujourd’hui et qu’ils sont contents de me voir – ce pourquoi je rougis de vanité –  je leur dis toujours : Je n’ai fait que rendre ce que l’on m’a donné, ce fut un plaisir.

Et je pense à vous Monsieur. J’aurais dû vous dire bien plus tôt tout cela.

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L'Emile Foëx de Richard Guerdet
Bonjour Jacques,

A l'instigation de notre "ami commun" JP Dubreuil je ne cesse de lire et relire ton Hommage à notre cher Directeur aujourd'hui disparu. Et chaque fois surgissent en moi les mêmes émotions et le même questionnement. Comment deux êtres aussi opposés en apparence, éloignés par l'âge et par l'image qu'ils ont donnée à autrui peuvent- ils avoir ressenti une telle affection, un tel respect, une telle admiration réciproques. Une telle envie et un tel besoin de communiquer jusqu'au bout ces marques d'une connivence improbable ?

Jusqu'à aujourd’hui, "mon" Emile Foëx bien plus flou et éloigné du tien restait marqué par la simple relation posturale et superficielle d'un élève avec son Directeur. Le premier contact avec lui reste son arrivée dans l'amphithéâtre de l'école normale pour annoncer les résultats du concours auquel je venais de participer, et qui était ma planche de salut vers un avenir à mes yeux glorieux et lumineux.

Alors que nous attendions le cœur battant depuis quelques minutes dans les gradins, apparut un homme de taille moyenne, ou plutôt petite, ma mémoire est infidèle, au dos raide, la tête haute, le front dégarni, le regard perçant, dont la seule présence muette arrêta net les conciliabules et nous fit lever dans un parfait ensemble comme si nous allions subir une inspection de rigueur. Après un bref discours de circonstance, il se mit à égrener lentement les noms des heureux élus dans l'ordre inverse de l'admission, et lorsqu'il atteignit la dixième place, je fus pris d'un réel vertige qui faillit me renverser. Je n'avais aucune chance que mon nom soit cité,  et j'allais vivre comme mes parents et mes frères, ouvrier agricole, ou au mieux d'usine. 4, 3, 2 et sa voix fit une pause un peu plus longue avant d'annoncer : major de la promotion : Richard Guerdet. Je me retrouvai instantanément assis sur mon banc, éberlué, demandant à mes voisins de répéter le nom qui venait d'être prononcé. La suite de la journée m'est totalement restée sortie de l'esprit.

A la rentrée scolaire 1959, rapidement instruit pas quelques condisciples avisés des us et coutumes du lieu, j'appris qu'un bref coup de sonnette retentissant dans les couloirs signifiait ma convocation comme "responsable" de ma promotion chez Monsieur le Directeur, pour quelque communication informative ou réprobatrice à transmettre à mes camarades. C'est ainsi que je fréquentai plus que bien d'autres le bureau directorial derrière lequel se tenait, raide et incisif, le même individu qui nous avait d'emblée si impressionné. J'appris rapidement, sans savoir si je devais ou non le croire, que Monsieur Foëx était colonel de réserve, et ne fus guère étonné qu'il manifestât une apparence si rigide, arpentant souvent les couloirs une badine à la main, nous congédiant par un "Rompez" et nous adressant des ordres incisifs et imagés dont je n'imaginais pas une seconde le possible second degré humoristique.

Peu à peu je sentis à mon égard une attitude moins contrainte, surtout lorsque j'assistais (obligation de Major !) aux conseils de classe trimestriels. Au milieu de tous mes professeurs, j'osais trouver des arguments pour justifier ou faire pardonner les agissements ou les résultats de mes camarades qui suscitaient la réprobation et alors, parfois, je provoquais quelques sourires ou rires ainsi que des réparties ironiques dont M. Lemaire, professeur d'histoire et géographie, était incontestablement le champion.
Au fil des mois, ma propension à faire impunément le mur – expression inadaptée au fait qu'il suffisait de relever puis de refermer après notre passage un coin de grillage préalablement découpé – pour goûter aux délices nocturnes d'une préfecture somme toute bien douillette. Cette propension jamais sanctionnée me fit penser que notre Directeur n'était pas très regardant sur le chapitre de nos nuits réparatrices. J'en eus la confirmation bien plus tard lorsque l'un des jumeaux Michaux, rentrant à une heure précoce du matin, se retrouva face à M. Foëx qui lui demanda : Jeune homme, que faites-vous ici ? - Euh !, Je rentre, Monsieur le Directeur, répondit bêtement le fautif. Et personne n'entendit plus parler de l'incident.

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L'Emile Foëx de Michel Gaillard, dit Félix, promotion 57-61

Michel. Nous étions partis pour une balade à bicyclette vers une petite église proche de Beauvais.



Pour la mémoire de Monsieur Foëx,

Je viens de m'inscrire sur Trombi... et la 1ère chose que j'y lis : ce que fut la vie d'Emile Foëx après sa retraite, et le faire-part de son décès !

Tristesse ! Comme vous, Jacques et Jean-Pierre, et vraisemblablement comme beaucoup d'anciens élèves-maîtres, je me retrouve en partie orphelin... parce que dès les années 1957-1961, je savais que cet homme aurait une empreinte sur ma vie. Son autorité naturelle me dominait (l'adolescent que j'étais se demandait si un jour je serais capable de ce type d'ascendance en professionnel)... mais sa volonté de nous accorder sa confiance et de nous laisser une bonne part de notre libre-arbitre était un paradoxe qui m'intriguait. Je savais qu'il savait que nous savions... que le "trou" permanent du mur était dû à sa mansuétude. Quant à son indulgence finale face à nos stupidités d'adolescents, j'en ai au moins 3 fois été bénéficiaire. En hommage à sa mémoire, les voici :

- Je suis passé dans les premiers au concours d'entrée à l' EN, mais j'en suis sorti l'avant-dernier... Je suis persuadé que c'est M. Foëx qui a influencé le jury pour admettre les deux derniers qui avaient probablement des résultats éliminatoires.

- Je me suis fait prendre, avec Siquier, en visite nocturne dans la réserve de la cuisine de l'internat. Certes, nous n'étions pas les premiers – ce sont les "anciens" qui nous avaient appris comment procéder – mais ces précédentes visites avaient allumé de graves soupçons réciproques de malhonnêteté au sein de l'équipe des responsables de l'internat. Pourtant, notre honte s'est limitée à subir un " savon " dans son bureau directorial où il nous avait rappelé que sa mémoire était solide et qu'il s’en souviendrait... Sa générosité nous a évité de pires sanctions !!

- J'ai rencontré, il y a longtemps, un ancien de l'EN d'Auteuil, et bien évidemment, nous avons parlé de Mimile. De retour à Paris, cet ancien, qui faisait partie des amis de M. Foëx, lui a fait part de notre discussion. Gaillard à Beauvais ?, si je me souviens de lui ??, Oh là oui ! Qu'est-ce qu'il a pu me casser les pieds avec son violon !!

Chaque début d'année scolaire, j'ai assisté à sa " messe" avec attention. Il savait captiver son auditoire. Je me rappelle qu'il y a récité un jour un texte sur la beauté des seins des femmes, texte qu'il avait déclamé de toute mémoire. J'ai toujours été fasciné par les personnes qui ont ce genre de mémoire ! J'ai plusieurs fois cherché ce texte… jamais retrouvé ! Ce sont comme deux pigeons dans le nid d'un corsage...

Dans son texte, Jacques Sigot se demande d'où lui venait cette indulgence bienveillante pour ses "jeunes hommes" – parce que lorsqu'il avait une remarque à nous faire, il commençait son apostrophe par un " Jeune homme " ou un " Mon ami  "  Il avait donc charge d'âmes à l'Ecole, mais il avait eu aussi charge d'âmes pendant la guerre de 1939-45. Pour être colonel de réserve, ce que je savais depuis 1960, il avait dû être lieutenant, puis capitaine, pendant ces terribles années. Il évoquait sans détours ses tirailleurs sénégalais qui coupaient les oreilles de leurs ennemis, et s'en faisaient une ceinture de trophées ! Les hommes qui ont vécu le feu de la guerre sont évidemment marqués par cette expérience... certains deviennent cruels, ou suicidaires, ou revanchards, ou fous... et certains deviennent bien indulgents devant ces " broutilles" de faits devenus anodins en temps de paix ! Leur philosophie au quotidien prend du recul vis à vis du poids du destin d'un humain. Qu'a donc vécu le Capitaine Foëx ? Se trouvait-il responsable de la mort de certains de ses assujettis ? C'est fort possible ! et c'est ce qui, déjà en 1960, me donnait l'explication de son indifférence pour la stupidité des jeunes garçons dont il avait la charge : un soir de la Fête et du bal de l'Ecole, il est passé dans les toilettes où je vomissais... il n'a fait aucun commentaire !

Parfois, j'ai cherché le " titre " qui lui conviendrait le mieux – outre le dirlo, le thuss, Mimile – et je me suis arrêté sur " pater " ! J' imagine qu'il a dû savoir assez tôt qu'il n'aurait pas d'enfant, et il adoptait chaque année une promotion de 25 jeunes gens comme ses enfants... Seconde explication de sa bienveillante autorité.

Lorsqu'il avait un grave reproche à faire, il terminait sa remontrance par ces mots : C'est le privilège du Supérieur de pouvoir pardonner, ou : La clémence est une vertu du Vainqueur ! Et la sanction était cette seule leçon !

Oui, pendant ma vie professionnelle, face à des élèves indomptables, il m'est parfois revenu en mémoire cet exemple qu'était " Monsieur " Foëx... et j'ai agi en sorte !

Pour terminer cet hommage à sa mémoire, voici ce qui me vient là, à l'esprit : Quand je pense que Beethoven est mort, alors que tant de crétins vivent. (E.-E. Schmit).

Ce n'est pas seulement à vous, Jacques et Jean-Pierre, que s'adresse cette lettre, mais aussi à Monsieur Foëx, à lui d'abord. J'ai maintenant le regret de ne pas lui avoir écrit personnellement ! La vie l'a abandonné avant que je ne me penche sur mon passé pour en distinguer les quelques personnes qui l'ont marqué par une influence bénéfique.

*

Un ouvrage d'Emile Foëx

 


Dédicace de l’ouvrage :
           
A la mémoire
De mon grand-père paternel, instituteur ;
De mon père et de ma mère, instituteurs ;
De ma sœur, normalienne sortante ;
De ma femme, institutrice.
                                                  E. F.


Les palmes académiques honorent indistinctement un instituteur campagnard, secrétaire de mairie blanchi sous le harnois, un membre de l’Institut, un prix Nobel de physique.
Voilà pourquoi elles inspirent déférence et sympathie. Voilà pourquoi elles attendrissent. Tantôt coquettes, tantôt timides ou graves, bon enfant si on les taquine, et prenant d’ailleurs plaisir à se taquiner elles-mêmes, mais fort capables, à l’occasion, de clouer le bec au malotru, elles sont faites, si l’on veille sur elles, pour durer jusqu’à la fin des temps. (page 151)
 


 
Médaille de bronze des instituteurs
décernée en 1892-93 à un certain Adolphe Foëx, instituteur public en Haute-Savoie…


Notes

[1] Pour paraphraser le titre d’un film de Jean-Pierre Mocky : Un drôle de paroissien. (1963)

[2] Je devais vite apprendre qu’il était lieutenant-colonel de réserve, je crois, et je me rappelle qu’il aimait nous comparer – à  notre évident désavantage –  aux valeureux et superbes Sénégalais qu’il avait en un autre temps commandés.

[3] La vie est belle (It's a Wonderful Life) Frank Capra, 1946.

[5] Helmuth Johann Ludwig, comte von Moltke, né à Gersdorf dans le Mecklembourg le 25 mai 1848, mort à Berlin le 18 juin 1916, est un militaire allemand.
[6] Extrait d’une lettre écrite de Thonon le 11 septembre 1988 :  […] Mon amie Jenny est maintenant une vraie demoiselle à qui il va falloir donner du vous, et de qui on baise la main, ce que je ne manquerai pas de faire si Dieu me prête vie et si vous revenez sur la terre de mes aïeux. […].

3 commentaires:

des petits messages a dit…

Merci de l'hommage rendu à mon cousin que je n'ai pas connu mais que ma mère nous a toujours beaucoup parlé.

Jacques Sigot a dit…

Bonjour à "des petits messages".
Je serais très heureux de vous lire, Monsieur le cousin de notre cher Emile Foëx ; vous pouvez m'écrire à jacquesjenny.sigot@free.fr

jpd83 a dit…

Un cousin !
Cela fait un moment que sur pages blanches je compte les Foëx pour retrouver au moins un cousin !


Jean Pierre Dubreuil

https://sites.google.com/site/histoiresdunrepublipedago/home/deux-maitres-de-vie-m-favre-m-foeex

Que votre famille sache l'admiration, la gratitude et le respect que de nombreux anciens élèves ont porté à cet homme très aimé.