23 mai 2016

 L'ancien camp de concentration 

de Montreuil-Bellay

pendant la Seconde Guerre mondiale.

La protection du site au XXIème siècle. 

 
A Jean Richard, dit Jean-Jean, 
dont la  famille  fut internée dans ce camp,
pour son gentil et précieux compagnonnage
depuis mes premières recherches.

Photo aérienne de  l'ensemble du site du camp.
(Photo Jacques Sigot, 1995)
Cliquer sur ces deux photos pour une lecture plus confortable.




Maquette du camp.
La flèche indique une parcelle cultivée un temps
par les internés pour essayer d'améliorer l'ordinaire.

Il est possible de cliquer sur les clichés pour les  agrandir...

Le bâtiment en dur dans lequel  logeaient  les  gardiens
a été longtemps le seul à rester sur le  site.

Le revoir ci-dessous, au fil de la page : sa façade donnant sur les rails aura disparu.




Le camp dessiné par les Religieuses Missionnaires de Marie,
internées volontaires pour aider les enfants.

(ci-dessous, légendes liées au numéros)
Vue générale  du camp de Montreuil-Bellay
Au premier plan, partie du camp avec les baraquements en planches.
Des Tsiganes - on disait alors "nomades" - 
regardent la photographe officier du haut de l'un des deux miradors.

Photo prise en 1944 par la fille du gendarme Marcel Dallou,
le premier directeur du camp, elle-même un temps secrétaire du camp.
     
1 - L'ancien camp a sévi pendant la Seconde Guerre mondiale à quelque deux kilomètres de la ville de Montreuil-Bellay, en direction de Loudun/Poitiers. Sur cette plaine nue et ventée, à la limite de l'Anjou et du Poitou, le ministère de la Guerre, à partir de janvier 1940, avait commencé de construire une usine de guerre - une poudrerie -, mais le chantier fut interrompu et abandonné à la mi-juin, à la suite de l'irruption des Allemands qui venaient de traverser la Loire à Saumur.

Montreuil-Bellay, juillet 1940.
Véhicule amphibie allemand stationné dans la cour
de l'ancienne école des filles, aujourd'hui l'Hôtel du Bellay.
Cette photo m'a été envoyée par le passager du véhicule.
(D. R. ;  Archives Jacques Sigot)

Ce site avait été choisi parce que situé au sud de la Loire, région éloignée du front des précédents conflits avec la Prusse (en 1870), et l'Allemagne, en 1914/18. Les décideurs avaient sans doute pensé que, située là, la poudrerie ne risquerait pas d'être menacée par l'ennemi.
  2  - Grand axe routier Nantes/Lyon => [Angers/Poitiers, ou Montreuil-Bellay/Loudun].
    3 - Poste de garde situé au croisement des deux routes Montreuil/Loudun et Méron/Panreux, juste face à l'entrée principale du camp.
Cette seconde petite route [Méron/Panreux] traversait le camp en le séparant en deux parties très distinctes. Au-delà, nous étions à Montreuil-Bellay ; en deçà, à Méron, commune qui fusionna avec celle de Montreuil par arrêté du 9 novembre 1967. Parce que, pendant les années de guerre, le bureau du directeur du camp se trouvait sur le territoire de la commune de Méron, les archives parlent le plus souvent de "camp de Méron", et non pas de "camp de Montreuil-Bellay", bien que la plus grande  partie du camp fût sur le  territoire de cette dernière commune.
  4 - Double rangée de barbelés électrifiés [Voir la photo ci-dessus : Partie du camp  avec  les  baraquements en planches]. Entre les deux rangées, des rouleaux de barbelés posés sur le sol rendaient plus difficiles les évasions.
  5 - Baraquements en planches, sur petits pilotis, construits par et pour les Républicains Espagnols, dans lesquels ils logèrent quand ils participèrent à la construction des bâtiments "en dur". 

 Nomades devant un baraquement en planches sur petits pilotis.
(Archives Religieuses Missionnaires de Marie et Jacques Sigot)

    6 - Bâtiments en dur, en béton maigre. Ensemble magasin/cuisines/réfectoire.

 Livraison du pain dans le camp par un boulanger de la ville.
La galerie centrale relie le magasin aux cuisines.
(Archives Religieuses Missionnaires de Marie et Jacques Sigot)



Le  morceau de pain.

 7 - Bâtiments en dur, dont un dortoir prévu pour loger le personnel de la poudrerie.

                         

Le camp de Montreuil-Bellay, un "Camp de concentration" !!!
[Archives Jean Guilbaud, gendre de Monsieur Pocreau]

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Rappel historique

- Juin 1940 : le ministère de  l'Armement décide la construction d'ateliers de chargement de poudre sur la plaine de Champagne, à la sortie de la petite ville de Montreuil-Bellay, en direction de  Loudun. Le chantier commence par la construction de deux cités de baraquements destinés à loger le  personnel de la future poudrerie : l'un dès la sortie de la ville ; l'autre, deux kilomètres plus à  l'est, à La Motte-Bourbon, le long de l'ancien canal de la Dive.
Des Républicains espagnols réfugiés, vaincus par Franco, sont embrigadés par l'armée française pour effectuer ces travaux.

Des Républicains espagnols fuient l'Espagne franquiste. 
Le passage du col du Perthus. (D.R.)

Manuel Sesma, écrivain espagnol, fut interné à Montreuil.
Dans les années 1990, je suis allé le voir chez lui, à Fitero, en Navarre, 
et il m'a confié son très riche journal de ces années de guerre.
(Photo Jacques Sigot)


- Juin 1940 / mars 1941 : Les soldats allemands investissent Montreuil-Bellay le 21 juin. Ils font ceinturer l'ensemble des baraquements d'une double rangée de barbelés, créant ainsi un stalag dans lequel ils parquent des soldats français et alliés en déroute, ainsi que des civils originaires du Commonwealth.

- 8 novembre 1941 / 16  janvier 1945 : Un camp de concentration pour Tsiganes/nomades. Les  arrestations sont effectuées en application du décret du 6 avril 1940, signé par Albert Lebrun, prési- dent de la République.
Article 1 : La circulation des nomades est interdite sur la totalité du territoire métropolitain pour  la  durée de la  guerre.

Article 2 : Il leur sera enjoint de se rendre dans une localité où ils seront tenus à résider sous la  surveillance de la police. Cette localité sera fixée pour chaque département par arrêté du préfet.

Le plus grand nombre d'internés est de 1096, le 5 août 1942. Beaucoup ont transité par les camps de Montsûrs (Mayenne), et de Mulsanne (Sarthe).
Parmi ces internés, quelque 80 clochards raflés dans les rues de Nantes au printemps 1942 ; ils meurent quasiment tous à Montreuil-Bellay pendant l'automne et l'hiver 1942/43.

Les Tsiganes/nomades sont internés en famille,
d'où la présence de nombreux enfants.
Il y a donc une école dans le camp,
avec des maîtres réquisitionnés.
(Archives des Religieuses Missionnaires de Marie et Jacques Sigot)

- Eté 1944  : A la suite de bombardements allés sur le camp, les nomades sont transférés dans la  second ensemble de baraquements, à la Motte-Bourbon.

 La prison du camp de la Motte-Bourbon.
(Photo Jacques Sigot)

A la fin de l'été, sont internés des collaborateurs locaux, vite transférés dans le camp de Châteaubriant (Loire-Inférieure, aujourd'hui Atlantique) ; puis des "Russes blancs", alliés du Reich allemand, que réclame peu après la ville de Saumur pour des travaux de déblaiement.

- 20  janvier / 20 novembre 1945 : Le 20 janvier 1945, sont dans le camp 794 Allemands - 103 hommes, 620  femmes et 71 enfants - interceptés dans l'Alsace et la Moselle par l'armée de Leclerc.  Ils ont transité par le camp du Struthof. Plusieurs jeunes femmes ont été violées : les enfants naissent à Montreuil au cours de l'automne.
En mai 1945, les rejoignent des soldats allemands, arrêtés par les alliés lors de la prise de la Poche de Saint-Nazaire.
En août, arrivent à leur tour des Hollandaises qui avaient épousé un nazi pendant le conflit.

Les nomades sont alors parqués dans le site de la Motte-Bourbon. Mais comme il n'y a là aucune clôture de barbelés, est emprisonné un membre de chaque famille, souvent un enfant, pour que les  autres ne s'évadent pas  !

Jeune femme allemande présente en 1945 dans le camp principal.
Les lamentables conditions matérielles de l'internement
furent à l'origine de nombreux décès 
parmi cette population qui n'avait pas souffert de la guerre. 
(Archives Margareth Hansen et Jacques Sigot)

 Deux anciennes internées allemandes, Margareth et Elisabeth,
que j'ai retrouvées, et que je suis allé interroger,
l'une à Chicago, aux États-Unis, l'autre à Strasbourg.
Elles sont revenues à Montreuil-Bellay dans les années 1990,
afin de revoir le lieu et la ville de leur détention.
(Photo Geneviève Sigot)


- Septembre 1946 : Le site devient un terrain de manœuvres pour des hommes de couleur de l'Armée française, trop à l'étroit dans la caserne de Fontevraud (Maine-et-Loire).

- 22 octobre 1946 : Vente aux enchères des baraquements par le Bureau des Domaines de Saumur.
Voir ci-dessous.

 Ne reste longtemps sur le site que ce bâtiment "en dur", hors du camp proprement dit,
dans lequel avaient logé des gardiens.
Cette ruine a récemment disparu  
lors de la création d'un rond-point routier... qu'elle ne gênait pas.
(Photo Jacques Sigot)

 Pour localiser cette ruine, voir la photo aérienne en ouverture de cette page.

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1946

Le  22 octobre 1946, le Bureau des Domaines de Saumur se charge de la vente aux enchères de tout ce qui reste sur place. Publicité est faite, et acheteurs et curieux se rendent sur les lieux.
J'ai retrouvé plusieurs bâtiments dans des communes proches de Montreuil-Bellay.

Mauzé-Thouarsais (Deux-Sèvres). Ce fut longtemps une salle des fêtes !!! 


Aux Chauleries (Vienne), acheté par un boulanger.
Ci-dessous : Mariage dans ce qui était devenu "Le Moulin de la Galette".
Ci-dessus, photos Jacques Sigot. Ci-dessous D. R.

Cet autre bâtiment du camp a été remonté dans une boulangerie
de Vihiers. (Maine-et-Loire) (Photo Jacques Sigot)

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1983

Publication, par les éditions Wallâda de Françoise Mingot,
 d'un premier ouvrage de Jacques Sigot sur l'histoire du camp de Montreuil-Bellay ;
trois rééditions, régulièrement enrichies,
sortent en 1994, 2010 et 2011, chaque fois chez Wallâda,

Première édition, en 1983.

Avec mon éditrice, Françoise Mingot,
sur le site du camp lors de la  cérémonie d'avril  2011.
(Photo Gilles Durand)






Deux bandes dessinées  de Christian Guyot, dit Kkrist Mirror.
qui habite à Paris, mais qui a sa maison de famille à Brézé, tout près du site du camp,
évoquent le camp  de  Montreuil-Bellay.
   

Edité par Maloloire, l'ouvrage de Sandrine Renaire,
notre présidente de l'AMCT,
L'Association des Amis de la Mémoire du Camp Tsigane de Montreuil-Bellay.

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1988

En janvier 1988, à l'initiative de cinq particuliers montreuillais, et à leurs frais - le couvreur de la ville ayant offert la lourde plaque d'ardoise, est dressée une stèle commémorative, visible de la route et à proximité de la cave/prison.

 Le texte de la plaque : 
 En ce lieu se trouvait le camp d'internement (1) de Montreuil-Bellay. De novembre 1941 à janvier 1945, plusieurs milliers d'hommes, de femmes et d'enfants tsiganes y souffrirent d'une détention arbitraire (2).

- (1) Le camp n'a été d'internement qu'au printemps 1940, quand furent internés par l'Occupant des soldats français et alliés vaincus, et non pas pendant la période tsigane.
- (2) Arbitraire : cet adjectif permet de ne pas préciser les vraies responsables des internements.

Le texte que nous avions proposé a été refusé. 


 La plaque d'origine a été brisée ; j'ai ramassé ces morceaux au pied de la stèle.

Les familles d'anciens internés ont gravé des noms dans l'ardoise.
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Depuis 1990,

Le dernier samedi du mois d'avril, a lieu chaque année sur le site une cérémonie officielle et nationale, instituée par François Mitterrand, en hommage aux Tsiganes victimes de  la Seconde Guerre mondiale.

Cérémonie de fin avril 2015, sur le site de l'ancien camp. 
Les vaches ont été repoussées vers un iconoclaste panneau publicitaire.
(Photo Jacques Sigot)


 

Avril 2015 : Discours de Marc Bonnin, le maire de Montreuil-Bellay,
debout sur le toit de l'ancienne cave/prison du camp.
(Photo Eric Berbudeau)

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2004  : Création de  l'AMCT

L'Association des Amis de la Mémoire du Camp Tsigane de Montreuil-Bellay

Réunion du bureau de L'AMCT à l'issue d'une cérémonie.
Jacques Sigot, Karim  Fikri, Sandrine Renaire (la  présidente),
Lydie Bernier et Jean Richard. 
Angèle Postolle, membre de la première heure du bureau, avait quitté la région
quand fut  prise cette photo.

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Visiteurs de 2016


En février, devant  la  stèle commémorative du camp. 
   De gauche à droite (sur la  photo...)

- Dominique Raimbourg, député et président de la commission des lois à l’Assemblée nationale,
président de la Commission nationale consultative des Gens du Voyage,
- Jean-Yves Hazoumé, sous préfet de Saumur,
- et Marc Bonnin, maire de Montreuil-Bellay



 La visite du site par temps froid et venté, le  jeudi 25 février 2016.

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Une autre visite des ruines du camp, le jeudi 30  juin 2016  :
celle de Jean-Hugues Piettre et de Stéphane Leveque,
assis sur les marches d'un bâtiment en dur, derrière les herbes folles du camp...

 Jean-Hugues Piettre, chargé de mission Solidarité et Gens du Voyage, ministère de la Culture et de la Communication ; secrétariat général.
Stéphane Leveque, directeur de la FNASAT (Fédération Nationale des Associations Solidaires d'Action avec les Tsiganes et les Gens du Voyage), et, dans ce cadre, responsable de la Revue Tsigane.
La FNASAT est la plus importante fédération-ressources en France pour les Gens du Voyage.

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Juin 2016 : Protection de la prison souterraine du camp


C'était, à l'origine, la cave d'une ferme qui a disparu au début du XXème siècle.
Elle devenait de plus en plus fragile et le plafond menaçait de s'effondrer. Pendant de très nombreuses années, le site a servi de pacage à un troupeau de vaches, et ces dernières montaient parfois sur le toit herbeux de l'ancienne cave.
Après que le site a été classé monument historique - le 8 juillet 2010 -, les pesants ruminants ont été transférés au-delà des principaux vestiges ; mais le temps et les conditions atmosphériques ont continué de fragiliser les ruines, d'où, en ce mois de juin 2016, les travaux de sauvetage de la cave/prison.

Un site vachement menacé...
Quand nos légères  laitières, les dernières résidentes, paissent paisiblement sur le site,
près de la stèle commémorative et de l'ancienne prison du camp.
(Photo Jacques Sigot, ainsi que les six ci-dessous)

Le  dessus de la prison a été décapé pour mettre à nu les pierres du toit.
(ci-dessus et ci-dessous). 
Ce soupirail de la cave a conservé ses barreaux métalliques du temps du camp.
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L'une des entrées de l'ancienne cave/prison. 
A l'arrière-plan, la ville de Montreuil-Bellay.
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L'intérieur de la cave/prison.
Des noms de familles de Tsiganes internés ont été gravés dans des pierres du plafond. 
Ci-dessous : 


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Un monument sur le site ?

 Depuis plusieurs années, est officiellement évoquée l'érection d'un monument sur le site du camp. Pieuse promesse ? 
Mise au courant, l'Angevine Aurore Besson, qui suit depuis l'origine les travaux de l'AMCT et qui sculpte la pierre, nous a envoyé plusieurs propositions personnelles, dont ces deux ci-dessous.

                                   
Pour le fossile d'ammonite, précisons que le sol de la proche région en est très riche : 
Ci-dessous, deux petites ammonites "inventées" sur les sites de l'ancien camp.

Cliquer sur les clichés  pour les agrandir.

Des naturalistes ont même donné le nom d'un hameau de Montreuil-Bellay [Trézé], qui jouxte celui de La Motte-Bourbon, à une espèce d'ammonite => Hecticoceras orbignyceras trezense.  
Je ne saurai jamais si quelque enfant tsigane interné, ou quelque adulte, a joué avec ces étranges "cailloux" avant de les abandonner sur le sol où je les ai ramassés lors de mes nombreuses studieuses visites...

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Fleurs et barbelés.
Jacques Sigot, dit Tchopa  - nom que m'ont donné des Tsiganes - 
près de la stèle et de l'ancienne cave/prison du camp,
le lendemain d'une cérémonie du dernier samedi d'avril. 
(Photo Miloud Kerzazi) 

1 commentaire:

jpd83 a dit…

Beau travail Tchopa !