13 janv. 2011

Polémique : Le Camp de Concentration de Montreuil-Bellay


Heurs et malheurs de l’étude 
des camps de concentration français
pour Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale


Au tout début des années 1980, alors que j’avais acheté une maison dans la commune en juillet 1971 et que je l’habitais depuis 1973, j’ai découvert fortuitement qu’un camp de concentration – selon la terminologie de l’époque – avait sévi sur le territoire de ma commune de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire) de 1940 à 1945, et que ce camp avait, en particulier, interné des Tsiganes que l’administration appelait « nomades » depuis la loi du 12 juillet 1912.
Passionné par l’Histoire, à la suite d’un séjour de sept années au Maroc comme enseignant, années pendant lesquelles j’avais étudié celle du pays ainsi que la religion musulmane, je me suis intéressé à ce camp alors que je venais de publier un ouvrage sur les Guerres de Vendée, sur une bataille qui avait, dans la soirée du 8 juin 1793, opposé les Bleus (les Républicains) et les Blancs (l’Armée Catholique et Royale) dans les faubourgs de ma ville.
Après la rencontre de nombreux témoins – très nombreux à cette époque – je décidai de faire éditer mes travaux. Mais les maisons d’édition que je contactai n’étaient pas intéressées par un livre dont les victimes – que les éditeurs disaient illettrées - n’achèteraient pas, et que les médias refuseraient parce que j’accusais la France de cette forfaiture.
J’eus alors la chance d'être aidé par les éditions Wallâda pour sortir en 1983 une première version de mon travail. Françoise Mingot, directrice des éditions Wallâda assuma ensuite trois autres éditions, la dernière en avril 2011, avec comme titre : Des Barbelés que découvre l’Histoire. Un camp pour les Tsiganes… et les autres. Montreuil-Bellay 1940-1946, préfacée comme la seconde par Alfred Grosser.

Les heurs.
* La rencontre, donc, de nombreux acteurs et témoins encore vivants, et surtout de Jean-Louis Bauer, dit Poulouche, qui avait connu plusieurs camps avant celui de Montreuil-Bellay et après celui de Jargeau (Loiret) dont il fut libéré avec sa mère et un bébé la veille de la Noël 1945 ; et de Jean Richard, dit Jean-Jean, qui, depuis trente années, m'accompagne dans mes recherches et mes conférences. Tous deux me permirent d’entrer dans leur famille, un grand privilège quand on sait qu’il est très difficile de recueillir, pour un gadjo – un non Tsigane – des témoignages sur des événements douloureux qu'ils ont le plus souvent tus. 

 Poulouche à Montreuil-Bellay en avril 2000.

Tchopa et Jean-Jean sur les ruines d'un réfectoire du camp.

* La rencontre à Douarnenez (Finistère), en septembre 1983, lors du Festival des minorités, cette année-là sur les Tsiganes, de Mattéo Maximoff et de Gérard Gartner, et surtout de Pierre Dassau, qui travaillait au ministère de la Culture et qui m’a ouvert de nombreuses portes. Grand collectionneur d’archives, il m’a prêté, parfois même donné, de précieux documents. Lors d’un procès pour plagiat, une romancière ayant « emprunté » mot à mot de nombreux passages de mon ouvrage pour écrire un roman sans jamais me citer, il a demandé à un parent avocat de me défendre gratuitement. J’ai gagné le procès et bénéficié, un samedi midi de juin 1984, d’un passage au journal télévisé d’une grande chaîne nationale, et de plusieurs autres à FR3 régionale, stations du Mans et de Nantes.

 

* Deux prix littéraires

En 1984, la première édition de mon ouvrage, Un camp pour les Tsiganes... et les autres, Montreuil-Bellay 1940-1945, publiée en juin 1983 chez Wallâda, fut récompensée deux fois en 1984.
- à Paris par le prix Romanès.
- à Saumur (Maine-et-Loire), par le prix du Salon français du Livre régional.

* L'inauguration d'une stèle sur le site du camp

Le 16 janvier 1988, était inaugurée par les autorités locales et départementales une stèle commémorative sur le site abandonné du camp, tout à côté de l'ancienne prison, là où subsistent les vestiges les plus importants. C'était la première fois qu'était reconnu officiellement en France l'internement des Tsiganes/nomades pendant la Seconde Guerre mondiale. Simone Veil m'a alors envoyé un télégramme pour me remercier d'avoir révélé cette histoire. Voir ci-après dans les malheurs l'histoire de cette stèle.


L'inauguration de la stèle, le 16 janvier 1988.
Au second plan, de gauche à droite : le préfet du Maine-et-Loire ;
 Jean-Louis Bauer, ancien interné ; Albert Roux, maire de Montreuil-Bellay.

* Montreuil-Bellay, lieu mémoriel des souffrances des Tsiganes

Depuis la demande de François Mitterrand, a lieu chaque année le dernier samedi du mois d'avril devant la stèle de Montreuil-Bellay, une cérémonie officielle et nationale pour rappeler les souffrances subies par les Tsiganes pendant la Seconde Guerre mondiale.


Jean-Louis Bauer allume la flamme du souvenir lors de la cérémonie d'avril 2005.
 
* La création, en 1995, de L'AMCT : "Les Amis de la Mémoire du Camp Tsigane de Montreuil-Bellay".

A l'initiative d'Angèle Postolle - professeure à Angers et qui avait entendu parler du camp de Montreuil-Bellay en Roumanie où elle avait enseigné, très surprise par l'état d'abandon du site qu'elle voulait découvrir à son arrivée en France - s'est créée en 1995 L'AMCT qui s'est donné comme but le sauvetage et la mise en valeur du terrain du camp qui appartenait alors à un particulier. Sandrine Renaire-Bernier, la présidente, et Jean Richard, vice-président, son oncle, tous deux Mânouches, ont eu des membres de leur famille internés à Montreuil-Bellay.
Site de l'association : http://memoire.du.camp.free.fr


Les malheurs

* Les rapports calamiteux avec "mes" maires.

Suite à ce qu'il faut bien appeler mon "invention" en 1980 de l'ancien camp de concentration qui a sévi dans ma ville pendant la Seconde Guerre mondiale, et à diverses publications pendant ces trente dernières années, un échange d'amabilités a fait le bonheur de la presse régionale. Je reprends ici les articles publiés la première quinzaine de janvier 2012.


Le Courrier de l'Ouest, le lundi 3 janvier 2011, fait du camp un événement marquant de la défunte 2010. Le soir même, pas un seul mot sur le même sujet au cours des voeux de la maire de la commune à ses administrés.

Trois jours plus tard, le quotidien publie intégralement le billet d'humeur que je lui avais envoyé :


La maire répond le jeudi suivant:



Rappelons deux amabilités de l'ancien maire parlant de moi, publiées dans la même presse régionale (de mémoire avant de retrouver les articles) :
- ... un quelconque individu qui instrumentalise les Tsiganes pour vendre quelques centimètres de papier.
- ce soi-disant historien, pour être historien, il faut avoir fait des études et avoir des diplômes.

Où l'on voit que le ton est le même avec la nouvelle maire...
En sourire si je reprends la seconde. "Soi-disant" signifierait que je me dis historien alors que je suis toujours très heureux de me présenter comme ancien instituteur. Penser à cette même insolite expression qui dirait : ce soi-disant mort... un mort qui dirait qu'il l'est !!!!

Avec une certaine opportunité, ce même jeudi 13 janvier, Le Courrier de l'Ouest publie six pages plus loin ces quelques lignes dans la rubrique Les hommes/les femmes :

Très heureux de cette polémique, puisque il est surtout important pour moi que l'on parle de ce site en danger, et lire dans la réponse de la maire "que le camp doit rester un lieu de mémoire, de recueillement" est une douce chose.
Amusant de constater l’identification de ce camp au quelconque individu qu’elle me dit être, mais peut-être eût-elle préféré écrire individu quelconque ; étonnant de lire que la seule reconnaissance de ce quelconque individu remplace la connaissance du camp.

Au-delà de la féconde polémique entre personnes non anonymes, quelques rappels :

Anecdote

On dit des "gentillesses" sur moi, du même ton - tiens, bizarre, bizarre... - que celles déjà citées ci-dessus : [Ce quelconque individu qui instrumentalise les Tsiganes pour vendre quelques centimètres de papier] ou [...ce soi-disant historien, pour être historien, il faut avoir fait des études et avoir des diplômes] alors que je me suis toujours dit instituteur.

On m'en voudrait de critiquer les Montreuillais, les disant responsables de ce camp, ce que je n'ai jamais fait. Dans cet article du Courrier, je me suis même volontairement censuré, omettant d'écrire que s'ils ont, en 2011, le droit d'oublier ce camp - la maire écrit même que la page est aujourd'hui tournée - ce camp était parfois pour certains, pendant la guerre, le but de leur promenade dominicale. Une famille m'a même rapporté qu'on attelait la charrette après le repas, qu'on y installait les enfants et qu'on allait faire un tour route de Loudun pour voir s'il y avait des nouveaux. Et comme le camp se trouvait à douze kilomètres, cela prenait tout l'après-midi. Il est vrai que les distractions étaient rares à l'époque... pas de télévision.

* Le refus de la prise en charge de l'érection d'une stèle commémorative sur le site... 

- En janvier 1988. Le support en ardoise a été offert par un couvreur de Montreuil-Bellay ; je suis allé chercher dans la carrière de Chauvigny (Vienne) la pierre en calcaire plus dure que le tuffeau local et j'ai fait graver le texte qui nous avait été imposé par les autorités, le nôtre étant alors inacceptable puisqu'il énumérait toutes les populations internées, dont des clochards nantais, des collaborateurs et, après la fin de l'occupation, des civils allemands, essentiellement des femmes, et parce qu'était précisée la responsabilité des gouvernements successifs français, de la 3ème République au Gouvernement Provisoire de la république. Fut préféré l'internement des Tsiganes "victimes d'une mesure arbitraire", et l'on avait refusé les mots "camps de concentration", pourtant ceux officiellement utilisés à l'époque... 





Commande à un particulier pour une livraison de pommes-de-terre au camp.
 (Archives privées)

... remplacés par "camp d'internement" désignant normalement l'endroit où l'on parquait des soldats vaincus à la fin d'un conflit.

Nous sommes sommes cotisés à cinq, dont Monsieur Jean Bégault, député de la circonscription, mais à titre privé, et mon éditrice, pour couvrir l'achat de la pierre et la gravure du texte.

La pierre ayant été détruite à coups de masse dans les années 1990, sans que la gendarmerie identifiât les auteurs de cette profanation, c'est la commune qui, cette fois, couvrit les frais de son remplacement.

Morceaux récupérés de la première plaque,
avec l'emplacement des lettres dans le texte présenté ci-dessous. 

« EN CE LIEU SE  TROUVAIT  LE CAMP
D’INTERNEMENT DE MONTREUIL-BELLAY
 DE   NOVEMBRE  1941  A  JANVIER  1945
PLUSIEURS MILLIERS D’HOMMES DE FEMMES
ET D’ENFANTS TSIGANES Y SOUFFRIRENT
VICTIMES D’UNE DETETION ARBRITRAIRE »

* La disparition, sans nécessité, d’importants vestiges

A la fin des années 1990, disparut le seul bâtiment resté debout sur place ; peu après, des colonnes de l’ancien poste de garde disparurent à leur tour lorsque fut effectué un léger élargissement de la route qu'elles ne gênaient absolument pas.

Le seul bâtiment resté sur le site après la vente aux enchères par les Domaines en octobre 1946.

Les deux colonnes de l'ancien poste de garde, face à l'entrée du camp, côté Panreux.

- D’autres vestiges, aujourd’hui protégés, auraient connu le même sort si l’alerte n’avait pas été donnée quand avait été décidée l’aménagement d’un rond-point au carrefour des deux routes Montreuil/Loudun et Méron/Panreux. Suite à des courriers ciblés, le rond-point a été dévié, puis apparemment déprogrammé.

* La présence d'animaux lourds sur le site

- Un site "vachement" menacé. Bien qu'il soit maintenant classé à l'inventaire supplémentaire des Monuments historiques, les lourdes locataires continuent de hanter les ruines... Une partie du site est maintenant classée "Monument historique".

Une pensionnaire vue de l'ancien gnouf, la cave/prison.

* Des publicités incongrues

Revoir ces panneaux publicitaires « tendancieux » implantés sur le site même du camp. Seuls des rappels dans les médias et dans mes blogs semblent avoir provoqué leur disparition.







* Nul n'est prophète dans son pays...

- Quand quasiment tous les collèges et lycées des villes proches de Montreuil-Bellay, pour ne parler que de ces dernières, m’ont invité une ou plusieurs fois pour évoquer l’histoire de ce camp, je ne le fus jamais dans les murs du collège de ma ville. Par contre, je le fus régulièrement par le Lycée Agricole, mais les élèves viennent pour la plupart de l’extérieur. Ainsi, lors de ma dernière intervention, il n’y en avait pas un seul du canton.

* Ignoré de bibliographies

- L'ingratitude de certains que j'ai aidés parfois pendant des années, leur partageant tout ce que je savais sur cette histoire, témoignages et iconographie, et qui, leur travail terminé, coupent les ponts et disparaissent avec les bénéfices...
- L'absence, dans de nombreuses bibliographies en fin d'ouvrage sur les camps pour Tsiganes, des titres de mes travaux, alors qu'est cité "mon" - excusez l'appropriation - camp de Montreuil-Bellay, le plus important et l'un des plus durs à avoir sévi en France.

Le 30 janvier 2015, Françoise Mingot, éditrice de mon ouvrage sur le camp - actuellement la 4ème édition - m'explique par mail que je suis le premier responsable de cette absence, encore relevée dans un article de Médiapart ce même jour, à moins que je ne fusse classé dans "et d'autres"... :

Extrait de l'article de Médiapart :  
Année après année, les chercheurs et historiens français, Claire Auzias, Marie Christine Hubert, Emmanuel Filhol,  Henriette Asséo, et d’autres encore contribuent par leurs travaux à nous permettre de mieux connaître cette époque.

Le mail de Françoise :




C’est vrai, mais moi j’ai constaté que vous avez toujours tendu le bâton pour vous faire battre. Dès le procès de plagiat vous avez demandé seulement le franc symbolique (un peu de sous nous aurait aidés par la suite), vous avez distribué à tout va le résultat de vos recherches à ceux qui construisent leur carrière sur leurs publications. N’étant pas universitaire, vous étiez en position faible, il fallait vous protéger mieux... Vous avez laissé Tony faire son film sans m’en informer alors que j’aurais exigé la référence au générique, etc... Les gens sont des prédateurs, et nous avons de faibles moyens, c’est ainsi. Cyrano aussi a été pillé par... Molière. mais comme Cyrano, il nous reste... LE PANACHE ! Et la parole. Ce n’est pas si mal !




- Le pillage anonyme. Retrouver parfois mon travail, mes phrases très reconnaissables - puisque souvent sont même cités des noms de personnes que j'ai sortis de l'oubli - dans des émissions, des études, alors que n'est pas le moins du monde indiqué qu'ils ont été indélicatement "empruntés".

En guise de conclusion

Cette conversation, au cours d'une réunion de travail à la sous-préfecture de Saumur en juin 2008, m'a été rapportée par une personne qui m'a demandé, vu son devoir de réserve, de ne pas citer son nom. Elle reste suffisamment proche de ce que j'ai souvent entendu pour la penser véridique.
Réponse du sous-préfet, suite à une allusion de l'ancien maire de Montreuil-Bellay très embarrassé par mes travaux sur le camp, et qui aurait dit que je n’étais qu’un pseudo historien : Il a fait un vrai travail d’historien, digne d’un travail d’universitaire, et qui a le mérite d’exister. Sans lui, nous ne serions pas là aujourd’hui.

Rideau...

Depuis l'écriture de cette page, les Montreuillais se sont donné - m'ont donné - un nouveau maire plus amène. Merci à eux...

20 juil. 2010

Poitiers donne une rue à un gamin, fils d’un Gitan et d’une Manouche,

Ce dimanche 18 juillet 2010, la ville de Poitiers a donné une rue à un gamin, fils d’un Gitan et d’une Manouche, qui fut interné dans des camps français de concentration pour nomades pendant la Seconde Guerre mondiale. Pas exactement une rue, mais une allée de terre, plus intime, plus douce aux semelles de vent des Gens que l’Administration dit du Voyage, étrange appellation qui n’a ni singulier ni féminin… Une allée, donc, mais idéalement située face au moderne et imposant bâtiment des Archives départementales où dort toute la mémoire de la Vienne ; où dormait, sans doute avec la bénédiction des amnésiques volontaires, celle de l'un de ces camps dans lequel fut parqué ce gamin. L'une des deux plaques de rue est exactement à l'emplacement de l'ancienne ligne de barbelés.

Jean-Louis Bauer (1930-2007), dit Poulouche, avait 10 ans quand il se retrouva pour la première fois derrière des barbelés, ceux de Mérignac, en Gironde où nomadisait alors sa famille.


Poulouche et sa maman, en 1985.

C’était au cours de l’été 1940, je ne me souviens plus de la date exacte, m’a-t-il confié quand je l’ai connu. On était sur les routes avec des chevaux, des verdines, on voyageait dans la Vienne, les Deux-Sèvres, la Gironde, partout, et un beau [sic] jour, on nous a ramassés, on ne savait même pas pourquoi. On nous a mis dans un grand champ, comme ça, avec interdiction de circuler. Toujours les Français, la gendarmerie du côté de la Gironde. Et là, on a laissé nos verdines, nos chevaux et tout, et on n’en a plus jamais entendu parler.

Interné parce que la 3ème République finissante avait, le 6 avril 1940, décrété que les nomades devaient être tenus de résider sous surveillance de la police dans une commune par département. Les premiers internements que j'ai découverts dans les archives pour le camp de Mérignac datent du 14 mai 1940 : ceux des parents W. et de leurs 10 enfants. Vichy puis les Allemands profitèrent de ce même décret pour se débarrasser d’une population qui ne leur gréait pas ; le Gouvernement Provisoire de la République de de Gaulle les laissa dans les camps après la libération du territoire fin 1944, les derniers Tsiganes ne quittant celui d’Angoulême qu’au premier jour de juin 1946.
C’est dire si la destinée de Poulouche et de ses compagnons nomades fut ordinaire. Transfert dans le camp de Poitiers début décembre 1940 ; puis dans celui de Montreuil-Bellay le 23 décembre 1943, camp le plus important de l’hexagone, avec miradors et barbelés électrifiés. Le 18 janvier 1945, c’était Jargeau (Loiret), alors que les Allemands et Vichy avaient été chassés de tout le territoire français !!! Il fallut attendre le 23 décembre pour que l’adolescent, qui avait alors plus de 15 ans, reprît la route, à pied, de Jargeau à Poitiers, en plein hiver, la maman tirant la poussette dans laquelle pleurait son plus jeune enfant. La famille s’installa à La Neuville-en-Poitou où elle attendit en vain le retour du père déporté en Allemagne en janvier 1943, dans le cadre de la Relève Forcée instituée en septembre 1942.

Le chemin de Poulouche croisa le mien début 1984, suite à un article paru le 21 février dans La Nouvelle République du Centre-Ouest, édition de la Vienne, qui évoquait la publication de mon premier ouvrage sur le camp de Montreuil-Bellay *. Il m’a alors envoyé une lettre dont je n’ai jamais oublié les premiers mots : Moi, je suis Gitan, et je m’appelle Poulouche, quand j’ai lu le journal, j’ai pleuré.
Nous ne nous sommes plus quittés depuis, jusqu’à son décès en novembre 2007. Je l’ai aidé dans son combat pour que fût reconnue cette forfaiture occultée aussi bien par l’Administration que par les historiens. Les Tsiganes n’intéressaient les médias que pour stigmatiser leurs méfaits et conforter nos compatriotes dans le rejet dont ils sont victimes depuis leur arrivée en France au XVème siècle. Des stèles furent ainsi érigées à Poitiers, Montreuil-Bellay et Jargeau.


Inauguration de la stèle à Montreuil-Bellay le 18 janvier 1988. Poulouche entre le préfet du Maine-et-Loire et le maire de la ville. Jacques Sigot retrace l'historique du camp.


Chaque année, le dernier samedi d'avril, Poulouche ranimait la flamme du souvenir à Montreuil-Bellay. Ici, en 2005.


Jean-Louis Bauer fut nommé président de l’Association Nationale des Victimes et des Familles des Victimes Tsiganes de la Seconde Guerre mondiale. Sa ville vient donc de lui rendre cette reconnaissance officielle que n’aurait pu imaginer le gamin qui souffrit dans les camps, que n’aurait jamais pu espérer l’adulte qui passa les dernières années de sa vie à sauver cette mémoire qui le hantait. Son fils Tony, entouré de sa famille, eut beaucoup de mal à refouler son émotion quand il remercia Alain Claeys, député-maire de Poitiers, pour ce geste insigne, au nom de toute la communauté tsigane de France.

Jacques Sigot, dit Tchopa, nom donné par la maman de Poulouche en 1985.

* Un camp pour les Tsiganes et les autres. Montreuil-Bellay 1940-1945, Editions Wallâda, 1983. Réédité par les mêmes éditions en 2010 sous le titre : Ces barbelés que découvre l'histoire. Montreuil-Bellay 1940-1946.


Poitiers le 18 juillet 2010. Tony, rend hommage à son père; à sa droite, le député-maire de Poitiers, à sa gauche, le secrétaire général de la préfecture de la Vienne.


La famille de Jean-Louis Bauer. A l'arrière-plan, les Archives départementales de la Vienne.

5 juin 2010

Naître, vivre, mourir

Naître, vivre et mourir... pourquoi, comment ?

Une teinte inhabituelle à ce dossier de mon blog... si j'avais coutume de surtout parler de ma jolie petite ville, de sa rivière que je vois de ma fenêtre dès la fin de l'automne et que me cache un tilleul l'été, de mes travaux divers, dont ceux sur l'ancien camp pour Tsiganes... et d'autres, pendant la Seconde Guerre mondiale, étude jamais achevée à laquelle j'ai consacré une trentaine d'années entre indifférence, rejet, déceptions et rencontres riches...
Ce samedi matin de juin, j'ai accompagné des amis qui conduisaient leur maman à sa dernière demeure, et j'ai enfin voulu écrire cette mélancolie coléreuse qui sourd à chaque disparition d'un proche. L'on naît et l'on meurt sans le demander, et entre les deux, il faut meubler, parfois comme on le veut, souvent comme on le peut. Du remplissage... quand Pascal proposait toute distraction pour essayer d'oublier notre humaine condition... d'où sans doute l'origine de mes travaux boulimiques...
Et, chaque fois devant la mort physiquement présente, révolté comme Aliocha Karamazov devant la malodorante dépouille de son protecteur, je pense à ces paroles de l'épopée mésopotamienne de Gilgamesh, gravées en écriture cunéiforme dans l'argile.

Cette épopée, vieille de cinq mille ans avant Jésus-Christ, est le plus ancien texte littéraire connu à ce jour écrit par les hommes. Elle narre l'histoire de Gilgamesh, roi d'Uruk, parti à la recherche de la vie sans fin. Dans cet extrait, il est profondément "troublé" par la mort qu'il découvre à travers celle de son compagnon Enkidu (*)...
Cette version est celle que je préfère de diverses traductions rencontrées.

(*) Enkidu représente tout l’inverse de l’homme civilisé : il vit dans la steppe parmi les bêtes. Le processus civilisateur d’Enkidu débute par une union sexuelle avec une courtisane. Après l’acte, les bêtes ne le reconnaissent plus, il a perdu une grande partie de sa force animale, mais en revanche il acquiert l’entendement et la parole. Puis, progressivement, la courtisane fera de lui un être civilisé. Donc, la symbolique derrière Enkidu peut se résumer à l’étape primordiale à laquelle se sont heurtés nos ancêtres lointains : le passage de l’animalité à l’humanité. (Source : Wikipédia).


Gilgamesh, au centre, entre deux Enkidu - XIIème siècle avant J.-C.
Musée d'Alep, Syrie. Photo J. Sigot.

*
Près du rivage, se dresse la taverne de Sidouri qui voit Gilgamesh s’approcher, inquiétant voyageur, de chair divine mais revêtu d’une peau de bête, le teint hâlé par le vent, la froidure, le soleil, les joues creusées par la fatigue du voyage et le visage abattu par l’angoisse qui le ronge. Elle en a peur de prime abord, le prend pour un assassin, barre sa porte et se réfugie sur le toit en terrasse de la maison. Gilgamesh, au bruit qu’elle a fait en fermant, lève les yeux et l’apostrophe, lui enjoignant d’ouvrir sa porte, sous peine qu’il la défonce. Elle lui demande qui il est. Il se présente et Sidouri, qui a eu vent de ses exploits, lui demande ce qu’il fait ici. Gilgamesh lui confie l’objet de sa quête, son désespoir et sa peur de mourir.

Le destin des hommes a atteint mon compagnon
mon petit frère.
Celui que j’ai aimé d’amour si fort,
celui qui m’a accompagné dans toutes les épreuves
est devenu ce que tous les hommes deviennent.
Je l’ai pleuré la nuit et le jour,
je me suis lamenté sur lui six jours et sept nuits
en me disant qu’il se lèverait
par la force de mes pleurs et de mes lamentations.
Je n’ai pas voulu le livrer au tombeau,
je l’ai gardé six jours et sept nuits.
Après sa mort, je n’ai plus retrouvé la vie.
Par peur de la mort
me voici dans le désert.
Ce qui est arrivé à mon ami
pèse trop lourd sur ma poitrine.
Ce qui est arrivé à mon ami me hante .
Comment pourrais-je trouver le repos,
comment pourrais-je me taire ?
Mon ami que j’aimais d’amour si fort
est devenu de l’argile,
et moi aussi devrais-je me coucher et ne plus jamais me lever ?

*
Sidouri dit à Gilgamesh :
Où vas-tu Gilgamesh ?
La vie que tu cherches tu ne la trouveras pas.
Lorsque les grands dieux créèrent les hommes,
c’est la mort qu’ils leur destinèrent
et ils ont gardé pour eux la vie éternelle, mais toi Gilgamesh,
que sans cesse ton ventre soit repu,
sois joyeux nuit et jour, danse et joue,
fais chaque jour de ta vie
une fête de joie et de plaisirs,
que tes vêtements soient propres et somptueux,
lave ta tête et baigne-toi,
flatte l’enfant qui te tient par la main,
réjouis l’épouse qui est dans tes bras.
Voilà les seuls droits que possèdent les hommes.
(**)

(**) Autre traduction qui m'a été communiquée de cette strophe :

Quand les dieux ont créé l’humanité,
c’est la mort qu’ils ont réservée aux hommes.
La vie ils l’ont retenue pour eux entre leurs mains.
Toi Gilgamesh, que ton ventre soit repu,
jour et nuit réjouis-toi,
chaque jour fais la fête,
jour et nuit danse et joue de la musique ;
que tes vêtements soient immaculés ;
la tête bien lavée, baigne-toi à grande eau ;
contemple le petit qui te tient par la main,
que la bien-aimée se réjouisse en ton sein !
Cela, c’est l’occupation des hommes.




 . .
.

Le seul vrai bonheur qui nous soit finalement donné n'est-il pas que celui d'exister ?...

* 
* * 

Les hommes ont toujours cherché à savoir ce que l'on appelle le bonheur.
- Epictète (50-125), d'après Arrien :
Il n'y a qu'une route vers le bonheur, c'est de renoncer aux choses qui ne dépendent pas de notre volonté.
(Entretien IV)

*
* *

Ajout le vendredi 1er mars 2013, au "lendemain" de la disparition de Stéphane Hessel. Ce qu'il dit de notre humanité, et qui peut compléter cette page :

Il faut que l'on ne perde jamais le rapport de l'individu avec l'esprit. La spiritualité est le domaine dans lequel un être humain se rencontre, rencontre le transcendant, rencontre ce qui n'est pas lié seulement à l'évolution de la matière, mais à ce qui lui fait participer de quelque chose à quoi il a accès seulement parce qu'il appartient à l'espèce humaine.
                                             Stéphane Hessel. Protestantisme et spiritualité. (Extrait d'un entretien.)
.
Stéphane Hessel dit aussi que la naissance est une sortie du sommeil dans lequel nous étions auparavant, et que la mort est le retour dans ce même sommeil après le court voyage de la vie. Ce ne sont pas ses mots exacts, mais ce que j'en ai retenu.

Tombeau dans la cathédrale de Nantes. (Photo J. S.)

Deux âges de la vie...
Janus => un regard vers le passé, l'autre vers l'avenir.
Janvier => l'an qui vient de se terminer et celui qui commence... 

L'homme, la guerre, la mort
La vie tue, et dès que nous naissons, nous sommes condamnés à mourir... 
L'absurdité de l'homme plus "cinglé" que la nature puisqu'il veut devancer l'échéance par toutes ses guerres.
Je pense à ce tableau de Goya, Duel au bâton (1820-1823, Musée du Prado, Madrid). Deux hommes, debout dans des sables mouvants qui vont les engloutir, cherchent encore à s'entretuer à coups de bâton, plus habités par la haine de l'autre que par le désir de se sauver...


Plantu se serait-il inspiré de Goya ? Son dessin dans Le Monde du vendredi 27 décembre 2013...


Ce sont les deux Français qui s'enlisent et qui vont bientôt perdre leur "âme" - via leur corps - pendant que chacun des deux Centrafricains ne pense qu'à une seule chose : tuer l'autre.
Quatre pauvres diables au lieu de deux, mais le message reste le même.
Plantu, pourtant, va plus loin dans ce message : les deux Français ont conscience de leur enlisement, ce qui n'était pas le cas chez Goya.


Gaston Couté (1880-1911), mon compatriote poète beauceron, a écrit pareillement l'imbécillité de la guerre (en patois beauceron) :

Les jeun's qu'avez pas vu le guarre,
Buvons un coup ! parlons pu d'ça !
Et qu'l'anné' qui vient soit prospare
Pour les sillons et pour les sâs* !
Rentrez des charr'té's d'grapp's varmeilles,
D'luzarne grasse et d'francs épis,
Mais n'fait's jamais d'récolt' pareille
A nout' récolte ed'd'souéxant'dix** !...

* Sas : les ceps de vigne.  ** : la Guerre de 1870.
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3 juin 2010

Le Thouet angevin

Ces panneaux pédagogiques ont été réalisés en mars 2004 pour une exposition organisée par la Communauté d'Agglomération Saumur Loire Développement qui m'a aidé à les réaliser matériellement.
Cliquer sur les panneaux pour les agrandir.

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3 janv. 2010

Voeux pour 2010


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Pour toi, pour vous, qui ouvrez ce blog, les voeux rituels qui accompagnent les premiers jours, les premières semaines de toute année qui commence, heureux que nous sommes d'avoir, une fois encore, "passé" la précédente, incertains que nous sommes sur ce bout de route qu'il nous est donné de parcourir ensemble.

Mais comme le temps est un fil ininterrompu qui se dévide, je veux me retourner vers 2009 avant de reprendre le bâton de pèlerin, et ne m'appelé-je pas Jacques ?
J'ai donc privilégié quatre événements importants de défunte 2009, sans oublier toutes ces petites choses qui font une Vie, et j'ai choisi :

- une balade au Jungfraujoch, au centre de la Suisse, que m'ont offerte mon gendre, Suisse de Zürich, et ma fille. Le train à crémaillère monte jusqu'à 3450 m, les dernières 50 mn du parcours s'effectuant à l'intérieur de la montagne. Une merveille. Il faut une journée entière aller et retour, choisir un temps clair, ce qui fut notre cas.

- une caricature qu'a faite de moi Willem rencontré à Cholet en cette 2009, lors de l'une de mes conférences sur l’ancien camp de ma petite ville ; j'aime ce dessin improvisé en quelques secondes, le Jacque(s) attelé à une verdine manouche du temps des souffrances de la Seconde Guerre mondiale et que j'essaie de "tirer" de l'oubli depuis plus de trente ans...

- la découverte, en avant-première en septembre, du film de Tony Gatlif, Liberté, qui a emprunté le personnage principal à mon livre sur le camp de Montreuil-Bellay, Taloche, en réalité Joseph Toloche, Tsigane qui vivait en Belgique, interprété par un petit-fils de Charlie Chaplin !!!

- et le Jacques, ce moitié d'nomade nostalgique dans les ruines d'une ville romaine en Israël ; étrange voyage au pays de la foi et des religions rivales.

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26 déc. 2009

Galettes des rois 2010 aux images de Montreuil-Bellay

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Laurence et Yannick Benaiteau, boulangers installés avenue Pasteur à Montreuil, ont imaginé cette année inclure des fèves originales dans leurs galettes des rois. Pour cela, ils m'ont demandé de choisir cinq photographies de sites pittoresques de notre jolie petite ville auxquelles est ajouté un cliché de leur boutique autrefois.


Les fèves

Le Château Neuf fut bâti à la fin du XVème siècle par Guillaume d'Harcourt et Yolande de Laval, accolé aux murs et tours ouest et nord de la forteresse capétienne du XIIIème siècle.


La porte dite du Boëlle, du XVème siècle, est aujourd'hui désaffectée. Elle donnait autrefois accès que Boëlle, basse-cour du château qui servait de refuge au peuple lors d'attaques ennemie.

La Maison aux pans de bois, au haut de l'escalier Saint-Pierre, est peut-être la plus ancienne de Montreuil, datée de 1399.










Le Grand Ardiller, du XVème siècle, est l'une des nobles demeures de l'ancien chef-lieu d'élection, la seconde de l'Anjou, que fut Montreuil-Bellay jusqu'à la Révolution de 1789.





Laurence et Yannick Benaiteau ont pris cette boulangerie en avril 1994. Elle a sans doute été créée au XIXème siècle pour desservir le quartier dit "D'outre-les-Ponts" après qu'eut été ouverte la grand Route qui conduisait à Saumur par la rive gauche du Thouet.






Ces vestiges sont ce qui reste de l'abside de l'ancienne église paroissiale Saint-Pierre, au pied du tertre qui porte la ville actuelle. Elle fut abandonnée en 1810 au bénéfice de la collégiale du Château. Les magnifiques chapiteaux historiés datent du XIème siècle, quand fut construit l'édifice.





La porte Saint-Jean est l'une des six monumentales qui furent percées dans l'enceinte urbaine des XIIIème et XVème siècles. Dite à bossages, elle donnait l'accès à la ville close aux voyageurs qui venaient de Thouars.