3 févr. 2015

Quand les Tsiganes stationnaient leur verdine à Montreuil-Bellay

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Avant que le Gouvernement français ne décide d'interdire de circuler librement à ces populations trop différentes pour qu'on acceptât de les voir s'installer temporairement où bon leur semblait, il leur imposa, en juillet 1912, un nom spécifique qui permettrait de les distinguer et qui leur collerait à la peau : celui de nomades : gens sans domicile fixe ni travail défini.
Avant qu'ils ne soient parqués derrière les barbelés électrifiés de la route de Loudun, ces "nomades" venaient parfois stationner sous nos pittoresques murs, loin d'imaginer que Montreuil-Bellay serait bientôt pour eux une ville maudite.



Pour illustrer cette page, comment ne pas alors choisir cet idyllique tableau qui présente, stationnée près de la Porte du Moulin, une verdine [ou vardine, ou roulotte] de Manouches, véhicule hippomobile comme j'en vis tant dans mon enfance beauceronne ?

Nous sommes bien en 1929 à Montreuil-Bellay, comme il est indiqué tout en bas sur la gauche du carton ; le nom de l'artiste, sur la droite, n'est quant à lui pas lisible.Je garde depuis de nombreuses années cette précieuse reproduction photographique dans mes archives, mais ne me rappelle pas comment je me la suis procurée.

Le rituel panneau "Interdit aux nomades" ne devait donc pas se trouver à proximité de l'ancienne porte médiévale de la vieille ville, quoiqu'il n'eût sans doute pas empêcher nos hôtes indésirés de stationner là.

Photo du Net. DR.

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Pour la Mairie de Paris, ce sont tous des "Roms" ! [sa définition du mot dans mail reçu de la  Médiathèque Fnasat-Etudes tsiganes le 31 mars 2015 : « La Mairie de Paris dans le cadre de la Journée internationale des Roms, vous convie à... » :




Le terme «Roms» couvre diverses populations qui présentent plus ou moins les mêmes caractéristiques, telles que les Sintis (Manouches), Gens du voyage, Kalé, etc., qu’ils soient sédentaires ou non ; selon les estimations, environ 80 % des Roms sont sédentaires.

Ce que, comme la plupart des intéressés,  ne pense pas Jean-Jean, mon ami Mânouche. Pour lui, comme pour moi, un Corse n'est pas Breton...

Qui étaient-ils ; qui sont-ils ?  
Bohémiens ? Romanichels ? Egyptiens ? Manouches ? Sinté ? Gitans ? Kalé ? Gypsies ? Roms ? Yéniches ? etc., communément appelés aujourd’hui par nous - qui sommes pour eux des Gadjé - Tsiganes ou, administrativement, Gens du Voyage, expression qui n’a étrangement ni singulier ni féminin ; noter également la connotation dévalorisante du mot "gens".

La 3ème République, qui les stigmatisa et les poussa dans les camps, ne se posa pas tant de questions. A compter du 16 juillet 1912, elle les appela Nomades. Enfant, j’ai souvent lu ce mot sur des plaques qui voulaient les empêcher d'installer leurs verdines sur les places ou les friches de nos villages.

 Archives Jean Richard

  Par cette loi de 1912, les municipalités pouvaient interdire leur stationnement sur tout le territoire de leur commune. Depuis 1969, elles doivent les accepter au moins 48 heures, et les villes de plus de 5000 habitants doivent leur aménager une aire de stationnement décente et aménagée.

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D’où viennent-ils ?
Ce serait - mais tous les historiens ne semblent pas d'accord - un peuple originaire du nord de l’Inde qui, arrivé en Europe vers la fin du Moyen Age, se serait alors divisé en plusieurs groupes qui se seraient dirigés vers différentes zones géographiques, d’où la naissance de plusieurs "ethnies" parfois très différenciés ?

En décembre 2010, alors que je présentais à Ruffec (Charente), le film Liberté de Tony Gatlif, et que j'évoquais la supposée origine indienne des Tsiganes, je me fis violemment reprendre par un Voyageur qui affirma haut et fort leur présence beaucoup plus ancienne en Europe. Il cita alors Hérodote (vers 482 av. J.-C - 420 av. J.-C.) qui parle quelque part dans son œuvre d'un peuple nomade et forgeron, les Sigynnes. Mon censeur dit ensuite à l'assemblée que ces Sigynnes étaient les ancêtres des Tsiganes actuels.

P. Bataillard, dans le bulletin de la Société d'anthropologie de Paris (1875, volume 10, pp. 546 à 557) écrit qu'ils étaient appelés Sinti au temps d'Homère...

Rien de certain pour moi, donc, aussi me suis-je contenté de compiler ce que j’ai découvert dans les livres, et d’employer le conditionnel. J'accepte toute critique, prêt à corriger, à compléter, pourvu que la correction fût argumentée.

Essai pour expliquer les différentes appellations
Un peuple aurait donc quitté le nord-est de l’Inde, vraisemblablement au Xème siècle, sans que l’on en sût la raison exacte : famine ?  conflits ?  mercenaires plus ou moins déportés par les Perses parce qu’ils étaient bons musiciens et que la musique aidait à dresser les chevaux pour la guerre ?
Dominique Garrel propose une explication proche de la précédente : On ne connaît pas les raisons qui ont déterminé leur départ de l'Inde, mais d'après des textes mi-historiques, mi-légendaires, quelques milliers de Tsiganes auraient été envoyés par un roi de l'Inde à son cousin le roi de Perse pour exercer auprès de lui leur talent de musiciens.

1 – Vers 950, les archives de la Perse ancienne parlent pour la première fois d’eux sous le nom de Zots musiciens.  Ce peuple, ou une partie de ce dernier, aurait continué sa marche vers l’ouest et aurait atteint la Grèce vers le XIème siècle.
Alain Reyniers, dans son ouvrage les Tsiganes, une minorité écartelée, écrit qu’ils étaient à Constantinople à partir de 1050. Il les signale en Serbie en 1348, et à Dubrovnik en 1362.

2 – Certains se seraient installés en Grèce, au pied du mont Gypte, région appelée Petite-Egypte. C’est pourquoi ils furent parfois dits Egyptiens, d’où dérivèrent Gypsies et Gitans.

3 – N’étant pas de religion orthodoxe comme les autochtones, ils furent considérés comme hérétiques. Puisqu’ils ne touchaient pas les personnes rencontrées, on pensa qu'ils faisaient partie de la caste indienne des Intouchables, Atsinganos en grec, mot qui fut traduit par Tziganes, puis Tsiganes.

Evénement alors déterminant : à partir de la Grèce, ce peuple se serait divisé en trois grands groupes vers la fin du XIVème siècle, ou au tout début du XVème siècle.

4 – L'un d'eux se serait dirigé vers l’Europe de l’Est : vers la Valachie, la Moldavie, la Russie… mis le plus souvent en esclavage, les hommes et les femmes attachés à des seigneurs, ou à l’Eglise.
L'Eglise Moldave libéra ses esclaves en 1844, imitée en 1847 par l'Eglise de Valachie.  
Ceux-ci seraient les ancêtres des Roms.


 Affiche annonçant la vente d’un premier lot d’Esclaves Tsiganes par licitation à midi au Monastère de Saint-Elie le 8 mai 1852, lot qui se compose de 18 hommes, 10 garçons, 7 femmes et trois filles, en excellente condition. Cliché du Net. DR.

5 – Un deuxième groupe se serait dirigé vers l’Europe du Sud (l’Espagne), et certains auraient même continué jusqu’en Afrique du Nord – que d'autres auteurs pensent avoir été atteinte via l’Egypte.
Ils seraient les ancêtres des Gitans, le plus souvent sédentarisés de force.

6 – Un troisième groupe se serait dispersé dans l’Europe occidentale et septentrionale. Restées généralement itinérantes, ces familles seraient les ancêtres des Manouches, encore appelés Sinté ou Sinté piémontais. Ce sont elles qui furent aperçues pour la première fois en France en 1419, près de Bourg (Ain).
Les voici décrits dans la langue de l'époque par le Bourgeois de Paris lorsqu'il les découvrit du côté de Saint-Denis le 17 août 1427 ; Jeanne d'Arc devait mourir cinq années plus tard.
... les hommes estoient très-noirs, les cheveux crespez, les plus laides femmes que on pust voir, et les plus noires ; touttes avoient le visage couverts de plaie, les cheveulx noirs comme la queüe d'ung cheval, pour touttes robbes une vielle flaussoie très-grosse d'un lien de drap ou de corde liée sur l'espaulle, et dessous ung povre roquet ou chemise pour tous paremens. Brief c'estoient plus pouvres créatures que on vit oncques venir en France de aage d'homme...

7 – Lorsque des groupes de cette troisième vague traversèrent la Bohème, ils réussirent à se faire délivrer par le roi Sigismond des lettres de protection qu’ils présentaient là où ils s’installaient. D’où ce nom de Bohémiens qu’on leur donna souvent.
Sauf-conduit édité le 17 avril 1423 par Sigismond :
Nous, Sigismond, roi hongrois… notre Ladislav, chef de son peuple tsigane, nous a demandé humblement de solliciter notre indulgence exceptionnelle… Or, si Ladislav et ses gens apparaissent à un quelconque endroit de notre empire, en ville ou à la campagne, vous êtes priés de lui faire preuve de la même fidélité que vous avez à notre égard. Protégez-les pour que Ladislav et son peuple puissent séjourner sans préjudice entre vos murs... 

   Tsiganes photographiés par Carl Durheims en 1852 à la demande de la Suisse (créée en 1848) qui veut les ficher. Copyright : Wider das Leugnen und Verstellen de M. Gasser, T. D. Meier et R. Wolfensberger (1998).

8 – Au XVIIème siècle, apparut un quatrième groupe qui n’avait pas la même origine, mais qui allait adopter les mœurs des Manouches :  les Yéniches. Parce qu''ils ont le même mode de vie, il y eut et il y a toujours de nombreuses unions entre ces derniers et les Manouches.
Ayant perdu tous leurs biens pendant la terrible guerre dite de Trente Ans, dernière guerre de Religion qui ensanglanta l'Europe de 1618 à 1648, des familles de Yéniches ont fui l’Allemagne. Mais, contrairement aux Tsiganes d'origine indienne, ils peuvent être blonds aux yeux bleus, comme nombre de leurs anciens compatriotes.
Patrick Heugebert, dont un lointain parent a été interné dans le camp de Barenton (Manche), avant d'être transféré dans celui de Montreuil-Bellay où il est mort le 18 janvier 1943, à 53 ans, m'a récemment dit que lui et sa famille étaient Yéniches. Il ajouta qu'ils étaient des "Tsiganes blonds", terme que je découvrais dans sa correspondance.
9 – Libérés de l’esclavage, certains Roms prirent la route et se dirigèrent vers l’Ouest. Ils entrèrent en France dans les années 1870, après avoir traversé l’Allemagne qui venait de naître (en janvier 1871), puis l’Alsace et la Moselle annexées. Inquiets de cette « invasion », le Gouvernement français organisa en 1895 le premier recensement de ces itinérants.


 Le Petit Journal, 5 mai 1895.

  La légende de cette carte postale indique :  
Expulsion du territoire  français d'une bande de Bohémiens.

Une nouvelle vague de Roms immigra en France à la suite de la révolution de 1917 en Russie. La plupart s’installèrent dans la banlieue parisienne.

10 - Le 16 juillet 1912, la France avait désiré distinguer ces populations par un décret-loi, et l'on parla dès lors de Nomades, gens qui n'avaient ni domicile fixe ni profession définie. Ils se différenciaient donc :
- des Ambulants, qui possédaient un domicile et exerçaient une profession : commerçants citadins - épiciers, boulangers, bouchers, etc. -  qui effectuaient des "tournées" dans les campagnes où les boutiques étaient rares.
- et des Forains qui, bien que n'ayant pas le plus souvent pas de domicile, exerçaient un métier (cirque, manège ou baraque sur les marchés ou sur les fêtes).

        Bohémiens rétameurs dans les Vosges. (Photo du Net)

Revenons au décret loi du 16 juillet 1912.
Celui-ci imposait aux nomades :
- comme pour les criminels : la fiche ou le carnet anthropométrique (avec photo de face et de profil, empreinte des dix doigts, diverses mensurations).

Photo du Net. DR.

- le carnet de circulation, qui devrait être visé par la gendarmerie ou la mairie dans chaque commune où ils stationnaient.

 Photo du Net. DR.

Si les nomades, étant arrivés après la fermeture de la mairie, s'arrêtaient pour manger et dormir, ils étaient en état d'infraction. (François de Vaux de Foletier)

- Une plaque minéralogique fixée à l'arrière du véhicule.

 Photo du Net. DR

Ce furent ces mêmes nomades, distingués par ces trois obligations, qui furent internés dans des camps pendant la Seconde Guerre mondiale. Conséquence d'un nouveau décret, ce dernier du 6 avril 1940,

11 – De nouveaux Roms, dits Roms yougoslaves, arrivèrent en France à la fin des années 1980.

12 – Enfin, depuis l’entrée d'anciens "Pays de l'Est" dans la Nouvelle Europe, immigrent maintenant des Roms roumains et bulgares... que notre Président Nicolas Sarkozy aurait bien voulu renvoyer "chez eux" au cours de l’été 2010.

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Les Manouches et les Roms sont bien, même s'ils auraient la même origine, deux peuples différents : quand les Roms sont surtout sédentaires, les Manouches sont restés plutôt nomades.
Ainsi, pour les mariages :
- Chez les Manouches, les jeunes gens quittent discrètement les familles, pour les retrouver trois jours plus tard. Le couple est alors reconnu par la communauté.
- Chez les Roms, le mariage est convenu entre les pères.

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Verdine sur une route du Saumurois. (Photo Jacques Sigot)

A l'arrière-plan à gauche, la petite école du Coudray-Macouard où je fus instituteur pendant 22 ans. Peu après mon arrivée, en 1973, je vis mes élèves, pendant une récréation, se précipiter en criant : Les Manouches, les Manouches ! J'ignorais ce mot car chez moi, en Beauce, on les appelait Romanichels.
Ayant toujours un appareil photos sur moi, je courus pour rattraper la dernière verdine du convoi et j'ai pris cette image qui me rappelait les « roulottes » hippomobiles de mon enfance ; mais elles avaient alors des roues en bois ferrées.

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Ajout à la suite de l’audition d’une conférence sur les Tsiganes, conférence donnée à Rochefort par Elisabeth Clanet, dite Lamarit :

11 juillet 1682 : Louis XIV interdit les guerres privées dans une Déclaration du Roi contre les Bohèmes et ceux qui leur donnent retraite.
Les comtes, les ducs n’ont dès lors plus le droit d’avoir d’armée privée. Libérés, les hommes se reconvertissent dans le colportage, le commerce ambulant, le travail saisonnier et les services.
Après le rattachement de la Savoie à la France – en 1860 les Piémontais viennent en France chercher du travail. Exemple : des Sinté et leur cirque.
Après le rattachement de l’Alsace et de la Moselle à l’Allemagne – en janvier 1871 – beaucoup de Tsiganes préfèrent rejoindre la France.

En Europe de l'Ouest, les « Hongrois », qui avaient été esclaves sous les autorités ottomanes, se déplacèrent d'abord chez nous en charrettes ; aux haltes, ils dressaient des abris de toile pour s'y réfugier.
Apparition de la "roulotte"-habitat au XIXe siècle. Comme celle-ci ressemblait au wagon du chemin de fer, on l'appela wagen, en allemand, plus exactement Eisenbahnwagen, que l'on traduisit en français par vardine, ou verdine. 

1 commentaire:

ELODIE PEREZ a dit…

https://www.youtube.com/watch?v=zD_nNKdxNvw